ANATOMIE D'UNE POLITIQUE ETRANGERE OTAGE

 

par Ghassan Tuéni

 

ancien ministre, ancien ambassadeur à l’ONU, journaliste, PDG éditions Dar An-Nahar

 

 

 

                Cet article a été initialement publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l'ENA

 

       

       

La politique étrangère du Liban?

            Elle consiste précisément, maintenant de plus en plus, à s'empêcher d'en avoir.

            Désespérée, donc? Non point. Au pire: désespérante.

Pour rechercher une réponse objective, autant que rassurante, un préambule s'impose que nous situerons dans l'analytique de l'actualité la plus récente.

Ce qui fut, au lendemain des accords de Taef (1989) un geste, quelque peu obligé, de solidarité avec la Syrie, devint, après les négociations de paix issues de la conférence de Madrid (1991), un alignement impératif du parcours diplomatique libanais sur le processus des négociations syro-israéliennes. Et ceci, malgré le fait que les négociations libano-israéliennes avaient été suspendues à Washington, dès février 1994, en attendant le retrait israélien en vertu de la résolution 425 (1978) du Conseil de sécurité. En effet, le Liban considérait qu'il n'y avait rien à négocier avec Israël étant donné le caractère obligatoire explicite non seulement de la résolution 425, mais de toutes celles qui l'avaient par la suite confirmée, et plus particulièrement la résolution 509 du 6 juin 1982:

Le Conseil de sécurité " exige qu'Israël retire immédiatement et inconditionnellement toutes ses forces militaires jusqu'aux frontières internationalement reconnues du Liban" (...) Puis ceci: "demande que soient strictement respectées l'intégrité territoriale, la souveraineté et l'indépendance politique du Liban à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues".

Israël ne se retirant pas, et les négociations étant donc gelées dans l'attente du processus global de paix, ce fut grâce à la  Résistance libanaise, menée principalement, et à grands frais, par le Hezbollah, qu'Israël dut enfin se retirer "unilatéralement" en juin 2000. Un retrait confirmé par l'ONU, quelques semaines plus tard, après des péripéties qui laissèrent des traces malheureuses sur nos relations avec la FINUL. Les états contributeurs de troupes demandaient, en effet, le déploiement de l'Armée libanaise aux frontières; ce que les autorités libanaises refusent encore. Un refus que le Président de la République a continué d'affirmer, au Sommet des Chefs d'Etats Arabes à Amman; le 27 mars 2001.

A la conclusion de ce Sommet, la politique étrangère du Liban recevait une définition nouvelle pour le moins inattendue. On passait de la notion dite "d'harmonie des deux processus de paix", le processus libanais et le processus syrien, à "l'unité des deux processus", issue de "l'unité des deux destins", le destin de la Syrie et celui du Liban. En ajoutant, en guise de dogme complémentaire, l'obligation de consultations concomitantes avec les négociateurs palestiniens, sans pour autant spécifier si le Liban - et la Syrie surtout - assumaient de ce fait les faits accomplis et les séquelles des accords d'Oslo de 1999.

Il serait trop long, et par ailleurs prématuré, d'analyser ici les conséquences de cette nouvelle orientation, non seulement quant à la conduite de la politique étrangère du Liban, mais aussi quant aux implications par rapport aux fondements juridiques de cette politique, établis et consolidés  par les résolutions du Conseil de Sécurité. On peut craindre que la résolution 425, et celles qui en découlent ne risquent d'être ainsi assimilées aux résolutions 242 (1967) et 338. Ces résolutions ont établi un principe non applicable aux négociations libano-israéliennes: la terre contre la paix.

Est-ce le déséquilibre des forces qui a mené les autorités libanaises à renoncer ainsi à toute velléité d'indépendance, même en politique étrangère? Ou n'est-ce qu'une conséquence obligatoire de la tutelle politique que la Syrie exerçait déjà, avec une visibilité variable, sur les institutions d'une démocratie devenue, depuis Taef, de plus en plus approximative?

 

 

            Pour conclure ce préambule, deux constatations d'importance:

            Primo: la nouvelle légitimation arabe de la tutelle syrienne sur notre politique étrangère  (déjà otage de facto, depuis la Conférence de Madrid, malgré les réserves alors exprimées) risque de transformer le Liban, une fois de plus, en théâtre de guerre. Ce qu'il était déjà bien avant 1975 et 1978: le seul libre espace des affrontements israélo-arabes, autant que de la révolution palestinienne, l'Intifada dès avant son déclenchement dans les territoires palestiniens occupés. Une Intifada qui risque aujourd'hui de déborder les frontières libano-palestiniennes, forte d'une "légitimité" retrouvée entre Amman et Damas. En somme, un retour vers une "guerre pour les autres", déguisée une fois de plus, en guerre dite civile.

            Secundo: les capitales étrangères -- de Washington jusqu'à Pékin, en passant par l'Europe et la Russie -- vont-elles, du fait de la solidarité trripartite renouvelée (syro-libano-palestinienne) et de ce qui risque d'en découler, continuer à proclamer leur attachement à l'indépendance, la souveraineté, et l'intégrité du Liban dans ses frontières internationalement reconnues? En ajoutant, comme certains le répétaient, le souci de préserver le système démocratique libanais, sa société et sa culture plurielle et conviviale et enfin son économie libérale? Ou vont-elles, dorénavant, comme le fit le nouveau Secrétaire d'Etat américain lors de sa tournée moyen-orientale, prendre le chemin de Damas sans daigner même passer par Beyrouth, sous prétexte que Beyrouth n'avait rien à leur dire qu'ils n'allaient entendre à Damas? Et qu'enfin ils ne pourraient vouloir pour le Liban plus que ce que les libanais n'osent vouloir et réclamer pour eux-mêmes?

 

Une "Paix pour les autres"

            A ce stade de notre analyse, il nous faut admettre qu'il est impossible de gagner contre la realpolitik à l'américaine par un vague absentéisme à la libanaise. A savoir, par une diplomatie de langue de bois que maquille une "verbiose" de double langage qui ne trompe ni ne convainc personne.

            Sur fond de réalités, et de limes géo-stratégiques d'une extrême fluidité, le Liban se doit de redevenir un acteur arabe à part entière, un partenaire à l'éventuelle paix qui se négociera tôt ou tard, plutôt que de demeurer un objet de négociations menées par les autres. Tout comme ses guerres furent, et continuent d'être, menées par les autres.

En termes très simples: le Liban va-t-il trouver sa place de plein droit à la table d'une éventuelle conférence de la paix, ou simplement figurer, pour ainsi dire, au menu?

Mais avant: les Libanais doivent admettre que la communauté internationale ne cesse de se poser cinq questions fondamentales dont dépendra le sort du Liban, tant comme Etat que comme Patrie:

 

1° Le Liban est-il périssable?

2° Le Liban est-il divisible?

3° Le Liban est-il négociable?

4° Le Liban est-il défendable?

5° Le Liban est-il indispensable?

 

                        Ces cinq questions, dont certaines ont des origines lointaines, se sont posées, en filigrane, l'une après l'autre, mais quelquefois dans une complémentarité logique, tout au long des guerres qui se sont succédées au Liban bien avant 1975, en fait depuis 1958. Elles se sont surtout posées, à travers les réserves et supputations  de ceux qu'un Liban libre gênait, autant que de ceux qui avaient voulu ce Liban -- et continuaient de le soutenir -- mais pour qui il devenait source d'inquiétude, de désolation et souvent de frustration.

 

Enfin et surtout ces questions se posent dans les chancelleries  que le Liban exaspère. Celles des états qui ne cessent, pour autant, de convoiter tantôt ses frontières, plus facilement ses eaux, enfin ses ressources humaines. Sans oublier ce qui ne se prend ni ne se donne quelle que soit l'envie que cela suscite: la culture, la libre-pensée, et le génie inventif, créateur d'horizons toujours nouveaux.

                        En effet, il nous suffit de parcourir ce que révèlent les documents diplomatiques rendus publics, ou les mémoires des grands acteurs sur la scène moyen-orientale pour nous rendre compte que les uns et les autres se sont  penchés sur ces questions fondamentales en ayant  d'abord à l'esprit leurs intérêts stratégiques du moment. Signalons de plus que ces lectures révèlent que la plupart des soi-disant décideurs régionaux semblent avoir été moins maîtres de leurs jeux qu'ils ne le pensaient, paralysés par un idéologisme sclérosé, des servitudes contradictoires, mieux encore,  par les incidences d'alliances objectives (généralement imperceptibles) avec leurs propres ennemis. Est-il enfin besoin de rappeler, dans ce contexte, que le Liban des années 1980 - et plus spécifiquement avec l'invasion israélienne de juin 1982 - était (sans le savoir?!) bel et bien le dernier lieu de confrontation de la guerre froide, et des guerres du terrorisme international qu'elle engendrait?

                        Il  faudrait , par ailleurs, reconnaître que les dirigeants libanais ont  commis, depuis 1948 le péché capital de s'enliser dans des surenchères rhétoriques stériles contre Israël, confiants - sans toujours se l'avouer - que "la force du Liban réside dans sa faiblesse".  Sans parler de ceux, nombreux, qui croyaient pouvoir compter, le moment venu, sur des systèmes d'alliances (ou de mésalliances?) régionales ou internationales toutes inavouables.

           

                        Et cela, nonobstant le fait que, depuis les commencements du mouvement sioniste, puis dès avant la création de l'état d'Israël en 1948, de grands libanais, des chrétiens surtout, ont mis en garde leurs compatriotes, et en particulier les Chrétiens, mais aussi tous les Arabes et le monde en général, contre les dangers que représenterait la création d'un état Hébreu. L'heure n'est-elle pas venue d'avouer que les gouvernements libanais successifs ont omis de structurer une défense contre Israël qui irait de l'idéologique au militaire, en passant par l'économique -- surtout l'économique -- autant que le socio-culturel? Pour avoir été  incapable de mener une politique qui mobiliserait ainsi toutes les forces vives de la nation, le Liban s'est vu piégé, victime des guerres, des révolutions, voire des complots qui le dépassaient et qu'il ne pouvait plus empêcher. C'est ainsi que les libanais de tous les bords semblaient accepter d'être les instruments inconscients -- et béats! -- de leurs ennemis. Ou de leurs amis, devenus ennemis  l'espace  d'une confrontation.

 

                        Comment pouvions-nous ainsi avoir une politique étrangère qui ne soit  la politique des autres?

                        Toujours dans ce même contexte, il devient évident que nos guerres dites "civiles", ce sont  les "autres" qui les ont mené, perdu ou gagné, suivant les étapes. Les Libanais en revanche, a quelques bord qu'ils appartiennent, ont tous toujours tout perdu, même quand ils croyaient triompher. Les milices et autres forces chrétiennes ont tué plus de Chrétiens, et détruit davantage "en territoire chrétien" qu'ils n'ont tué de palestiniens ou brûlé de terres d'Islam. De même, les miliciens musulmans, et leurs "acolytes" ou "frères" ont tué plus de Musulmans, de Palestiniens et même de Syriens qu'ils n'ont tué de Chrétiens. Ils ont causé, de surcroît, davantage de destructions dans leur soi-disant territoire propre qu'ils n'ont détruit en territoire proprement Chrétien. Tout cela au prix d'un investissement en armes et munitions (des plus sophistiquées)  qui dépassait de loin les moyens financiers des églises, mosquées, sociétés religieuses et autres charitables bienfaiteurs!

 

Quid alors?

 

QUE FAIRE?  COMMENT DURER?

 

A ce stade, une vérité évidente de la politique étrangère nous semble cependant nécessaire à énoncer: il n'est pas de diplomatie qui puisse s'exercer ni réussir si elle ne sert un objectif profondément ancré dans la conscience nationale et la vision d'un destin commun.

Dans cette optique, quels peuvent être  les principes essentiels de la politique étrangère d'un Liban dont le destin est de se vouloir toujours, donc de redevenir,  indépendant et souverain?

 

Qu'il me soit permis de soumettre quelques propositions, sous forme de réponses aux questions fondamentales citées plus haut :

            1- Pour que le Liban ne soit pas en définitive une denrée périssable, il faut qu'il sache recréer son âme, réinventer sa démocratie, sauvegarder ses libertés et l'excellence de sa société civile. Il faut surtout que les Libanais démontrent qu'en périssant, ils posent à ceux qui les font périr plus de problèmes que ceux-là n'en croient résoudre. Preuve en est l'unique génie de survivance (en anglais: resilience) des Libanais, face à leurs occupants, et malgré leur dispersion au Liban comme à l'étranger pendant un quart de siècle d'occupations multiples, successives et simultanées.

2- Diviser le Liban, c'est pratiquement créer autant de projets de guerres civiles qu'il n'y a de communautés. Plus encore: autant de projets de guerres religieuses ou ethniques prêtes à déborder dans un environnement régional et international friand de casus belli illusoires et de Bonapartes d'emprunt, fussent-ils sans victoires.

3- Le Liban, négociable?

Mais à quel prix et contre quoi? Une plaine contre un fleuve? Un port contre une ville? Des frontières qu'on élasticise contre celles que l'on rétrécit? Et qui répondra des aventures hégémoniques ainsi déclenchées? Une dictature par-ci que l'on doit récompenser pour le regretter plus tard? Et par là, un projet raciste avide de terroriser un autre racisme qu'il exaspèrera jusqu'à l'explosion? Ou bien ferait-on cadeau  de tout le Liban à un plus fort que soi qui deviendra ainsi plus fort encore? Qui dira jusqu'où?

Faut-il rappeler que l'irrédentisme, quels que soient sa forme et ses motifs, n'est jamais rassasié? Et que ce que l'on risque en ce cas, c'est de voir détruire -- éléphant dans un atelier de porcelaines vieilles de deux siècles et demi, n'est-ce pas? -- tout le state-system bâti si coûteusement à travers quatre guerres et par trois ou quatre conférences de paix. Sans parler de la guerre froide qui pointe de nouveau, frappant aux portes et aux frontières les plus insoupçonnées, et qui remettra en question tous les règlements régionaux, au fur et à mesure de leur conclusion.

4- Mais... précisément dans l'environnement de violence accrue que nous vivons, la question la plus critique n'est-elle pas brutale: le Liban, est-il défendable?

            Le Liban n'existerait que s'il l'était. Et s'il ne le devenait de plus en plus.

Hâtons-nous cependant de dire que personne ne défendra le Liban pour les Libanais, si les Libanais ne le défendaient eux-mêmes. Les garanties militaires, ou autres, viendraient ensuite, d'état à état, et non en dehors de la légitimité constitutionnelle. A cet effet, l'armée libanaise, déjà jugée trop coûteuse, aussi coûteuse qu'inutile, a besoin d'être reconstituée en armée de citoyens à orientation populaire, immunisée par son insertion sociale contre les fantasmes "militaro-cratiques" de type tiers-mondiste.   De plus, deux accords militaires  étaient censés aider le Liban à se défendre, ne serait-ce que lors des invasions israéliennes.  Il s'agit du Pacte de défense arabe conclu par les membres de la Ligue, et du traité bilatéral avec la Syrie.  Hélas !  Ni l'un ni l'autre ne fut d'une utilité quelconque.

Nul besoin de rappeler ici que les armées arabes ont, les unes après les autres, entrepris leurs coups d'état et contre-coups-d'état  sous prétexte que les régimes civils des années 40 et 50 les avaient humiliées par les guerres avec Israël où les armées étaient trahies et non vaincues.

          On connaît les résultats: les régimes militaires ont continué à collectionner les défaites, sans pour cela réussir à réformer les états qu'ils gouvernent. Bien au contraire, les "sociétés militaires" du monde arabe sont un exemple d'élucubrations idéologiques, où les slogans socialo-progressistes, érigés en idéaux pseudo-philosophiques, n'ont servi en définitive qu'à produire des  caricatures de régimes totalitaires tout à la fois régressifs et coercitifs.

            Malgré sa dislocation pendant les guerres qui ont déchiré le pays, pour près d'un quart de siècle, l'armée est aujourd'hui réunifiée et empêchée, autant que se peut , de s'enliser dans la politique. C'est sa transfiguration, son engagement actif, et son exclusion totale des pratiques dites de "guerres secrètes", ou guerres des services secrets, qui peut l'habiliter à devenir une armée  moderne dans l'esprit et la discipline, préparée à la défense, mais  aussi engagée dans la reconstruction, la recherche, et l'éducation civique. Ainsi le Liban deviendra défendable contre les deux périls qui le menacent également: celui de l'occupation étrangère, et celui d'une dictature militaire fantoche.

 

5- Indispensable, le Liban?

Absolument indispensable, même pour ceux qui le décrient le plus ou l'aident le moins. Seul laboratoire -- seule communauté existentielle -- de la convivialité Islamo-chrétienne dans le cadre d'un système démocratique, le Liban s'est toujours placé, et se place nonobstant ses turpitudes, au centre du dialogue des cultures et des religions. Non pas le dialogue académique, théorique, formel et, disons-le, décharné entre ulémas et clercs réunis l'espace d'un séminaire... Mais le dialogue au quotidien, un dialogue du vivre ensemble, apprendre ensemble, cultiver ensemble les mêmes terres, les mêmes ressources, et les mêmes esprits. Dans un monde où, de l'Irlande à Chypre et des Balkans aux Tchétchènes jusqu'à l'Islam Chinois, sans parler des Cachemires, des Afghanistans et autres Irans, Iraqs, et Afriques... le Liban demeure, dans ce monde en voie de morcellement, la preuve dernière qu'il est encore possible aux présences religieuses plurielles, une fois leur pluralité politique équitablement et librement épanouie, de s'opposer, chacune seule puis toutes ensemble, au fondamentalisme de telle religion, ou à l'exclusivisme de telle autre.

            Faudra-t-il donc, pour que périsse le Liban, renoncer à ce chemin de lumière vers la liberté, la raison, la tolérance, le progrès, l'ouverture au monde sans frontières, enfin à la connaissance de l'autre, sans réserve?

 

RACINES HISTORIQUES

ET STRATEGIES  D'AVENIR

 

 

            Quelle autre signification, sinon celle-là, peut-on offrir à la parole de Jean-Paul II dans son exhortation aux Libanais: "Le Liban est plus qu'un pays. Il est un message".

            Déjà en 1997, lors d'une visite à Beyrouth, bien avant son accession à la présidence de la Commission Européenne, Romano Prodi donnait ce qui semblait être une définition du Liban-message, en langue d'Europe, un rappel de ce que les Libanais désignent comme leur raison d'être: "l'Italie et l'Europe ont besoin du Liban avec ses caractéristiques uniques, ses institutions démocratiques, sa tolérance religieuse et son économie libre. Quel exemple le Liban pourrait donner au monde et particulièrement à votre région!"

 

            Cet acte de foi italo-européen dans le message qu'est  le Liban  nous rappelle les racines premières du Liban moderne: l'âge d'or du Prince Fakhreddine, au XVIè et XVIIè siècles. Un prince que les italiens de l'époque nommaient Facardin transforma la simple province ottomane qu'était le Mont-Liban en une principauté, un mini-état autonome, qu'il dota d'une capitale maritime moderne, Beyrouth.  Cet  Emirat allait entretenir, indépendamment de l'Empire, des relations quasi-diplomatiques et presque souveraines avec l'Europe de l'époque,  l'Italie des Vénitiens et des Florentins.

            Dans la perspective des analyses géo-historiques (à la mode d'aujourd'hui, oserai-je dire!) le geste de Fakhreddine  portant sa capitale de Deir el-Kamar à Beyrouth, symbolise le rêve libanais: un double retour vers le destin des mariniers phéniciens et omayades pour qui la mer n'était pas frontière, mais espace de connaissance infini, un media de communication, une invitation parfois aux conquêtes, mais plus souvent aux échanges culturels et commerciaux. Les ancêtres des Libanais d'aujourd'hui furent aussi fondateurs d'alliances qui devenaient empires apostoliques et civilisateurs.

            Ce ne fut cependant pas le rêve méditerranéen, mais son avancée,   continentale, qui scella le destin de Fakhreddine. Il n'était pas tolérable pour la Sublime Porte qu'un prince du Liban porte son message d'indépendantisme jusqu'aux cités de l'arrière-pays, au delà des chaînes de l'anti-Liban.  Fakhreddine trouva sa perte à la conquête d'Alep, une capitale du Nord syrien où il fut fait prisonnier.  Le drame libanais continue dans le cadre de cette même antinomie: le rêve de la mer qu'arrête le "continentalisme" venu des steppes. 

            Deux siècles plus tard, d'autres Libanais, des Syriens aussi -- dont, étrange coïncidence, un Alépin remarquable , Abdel Rahman el- Kawakibi -- faisaient revivre le rêve de Fakhreddine: une renaissance arabe, la Nahda, contre l'empire des ottomans.

 

                                               POUR UNE RENAISSANCE RETROUVEE

 

Le rappel de la Nahda nous semble être la conclusion la plus appropriée à cet essai. Particulièrement ceci: on a souvent attribué aux penseurs libanais du XIX° siècle, plus spécialement les publicistes chrétiens, l'invention de l'arabité.  C'est-à-dire la notion de nationalité arabe, en opposition à la âsabiya, ou communauté, islamique qui servait de ciment socio-culturel à l'Empire Ottoman. C'était -- disent les révisionnistes -- une manière pour les Chrétiens de rechercher, dans la foulée des idéaux révolutionnaires laïques et libre-penseurs, une égalité civile et politique que ne leur accordait pas le Califat. Peut-être. Mais n'était-ce pas aussi l'établissement d'une distinction nationale, donc culturelle, entre les arabes musulmans et les autres sujets de l'Empire musulmans, mais non-arabes?

 

                        A cela il faut ajouter que la Nahda n'était pas, et ne pouvait pas être, ni demeurer, l'apanage des seuls chrétiens.  Il y avait, plus important que Chekri Ganem ou Georges Samné, ceux qui,  avec Chékib Arslan, ont prêché au Maghreb un nationalisme arabe à essence islamique.  Il y avait aussi ceux qui s'étaient porté, de Rachid Rida à Taha Hussein, prophètes d'une modernité, sinon d'une réforme, dans l'islam même, sa pensée et sa littérature.   

 

Parmi ceux qui ont dominé la scène politique lors de la lutte contre le colonialisme du  XX° siècle, citons un témoin exceptionnel, héritier privilégié des sociétés secrètes arabisantes qui contribuèrent à renverser  les Ottomans: Riad el-Solh.

            Une phrase surtout, une attitude du Premier ministre de l'Indépendance libanaise mérite d'être ici citée car elle est d'un intérêt presqu'égal aux termes du  Pacte National de 1943 dont on lui attribue la paternité. Devant un auditoire houleux, à Damas même, qui lui reprochait  en 1944 d'avoir érigé l'Indépendance libanaise en obstacle au rêve de l'unité arabe, Riad el-Solh répondit: "Je préfère la réalité de l'unité que nous avons créé entre Chrétiens et Musulmans arabes au rêve d'une unité arabe encore illusoire".

Pour Riad el-Solh, autant que pour la génération de la Nahda, la âsabiya islamique de l'Empire ottoman n'était pas arabe. La culture, autant que la politique islamique, depuis la conquête mongole, avait perdu les traits historiques les plus éclatants de l'arabité des premiers siècles, jusqu'à l'Andalousie qui a célébré sans distinction Averroês et Maimonidès. L'arabité florissante des poètes, des artistes et des philosophes, quand l'Europe baignait dans sa barbarie médiévale inquisitionnelle, comme jamais ne le furent les Arabes vis-à-vis des autres.  Cette arabité première où musulmans et chrétiens se retrouvaient (avant l'ère des dominations asiates et des occupations croisades) légua à la Renaissance de l'occident les trésors des civilisations méditerranéennes, surtout les textes gréco-romains traduits dans les monastères du Mont-Liban, et qui auraient été, sinon, égarés ou inconnus.

            Aujourd'hui, le Liban -- Chrétien et Musulman tout à la fois -- se doit d'avoir la témérité de porter de nouveau le double-message  de Fakhreddine et de la Nahda: le retour vers le rêve méditerranéen. Une renaissance à ressusciter dans la plénitude du rationalisme et de la liberté.

            L'année qui vient offre au Liban deux occasions majeures, deux conférences internationales au Sommet, où il pourra tenter de relever le défi: la réunion des chefs d'états francophones, en octobre 2001, dont le thème est précisément le Dialogue des Cultures; puis en mars 2002 la réunion périodique des rois, princes présidents et autres potentats arabes. Il appartiendra au Liban d'affirmer, d'abord, sa vocation culturelle internationale aux sources multiples.  Puis de reprendre en main le flambeau d'une nouvelle renaissance arabe sans laquelle le moyen-Orient n'aura point de salut.

            Dans une région d'une importance universelle capitale, maintenant devenue un échiquier d'arrière-pensées, de mauvaises volontés, et surtout de frontières flexibles, le verbe doit redevenir roi, dans sa réalité plurielle. C'est ainsi que les libanais, les arabes -- les autres aussi peut-être? -- pourrons développer une pensée consensuelle, rationnelle et créatrice,  puis bien évidemment pacifique.

            Pour se retrouver, le Liban se doit, en guise de politique étrangère, de proclamer haut et fort son message de paix, de justice, et de liberté. Aujourd'hui plus qu'hier, et plus encore, demain.

                        Seuls les régimes autocratiques  peuvent se payer le luxe de se taire. Pour eux, le silence tient lieu d'éloquence. Le Liban perdra sa raison d'être s'il ne devenait l'apôtre de son propre message.  Ou de son rêve... pourquoi pas?



 
 

 

 

 

Ghassan Tuéni

 

 

 

 

 

copyright : ENA Mensuel, AAEENA

 

 

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