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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

UNE POLITIQUE DE LA LITTERATURE

 

 

par Nicolas TENZER

 

 

Deux idées reçues contraires dominent la scène intellectuelle. Selon la première, qui discerne la politique partout, toute littérature, même lorsqu’elle entendrait le nier, serait politique. Autrement dit, elle traduirait, parfois en le dissimulant, les présupposés politiques de l’auteur. Il serait des amours de gauche et des passions de droite, des beautés de gauche et des paysages de droite, etc. Selon la seconde, aucune (vraie) littérature ne le serait. La politique ne serait jamais première, mais s’effacerait devant la dimension littéraire de l’ouvrage. Celui-ci pourrait peut-être parler de sujets politiques, mais l’essentiel serait ailleurs. La politique serait immanquablement secondaire, un appendice sans importance de l’œuvre littéraire. La première conception opère une réduction de la littérature à la politique, puisque celle-ci envahirait toute pratique humaine, y compris artistique ; la seconde une réduction de la politique à la littérature, l’objet de l’œuvre littéraire étant sans intérêt par rapport à la littérature même.

Ces deux thèses absolutistes sont fausses, mais combinées elles sont exactes. En tout cas, elles sont vraies aujourd’hui, dans la situation spécifique de la création littéraire en Occident et sans doute ailleurs. La littérature a désormais toujours une signification politique ; en même temps, comme œuvre, elle n’est jamais sous la dépendance du politique.

Il convient de faire la part entre une littérature directement politique et une qui ne l’est que par la bande. La première comprend plusieurs genres. On y trouve d’abord ce qu’on appelle la littérature engagée, qui dénonce une situation insupportable (esclavage, exploitation de l’homme et misère sociale, oppression d’une minorité ou d’une population). Elle court de Harriet Beecher-Stowe à Émile Zola, d’Ignazio Silone à Breyten Breytenbach. Vient ensuite la littérature de témoignage qui présente, sous une forme souvent à peine romancée, des faits abominables (des camps nazis au goulag et aux procès staliniens) ou héroïques (guerres, actions de résistance). Enfin, le roman à thèse, héritier du conte et du roman philosophiques à la Voltaire ou à la Diderot et des grands récits utopique, vise d’abord à défendre une conception politique, qui peut n’avoir guère de rapports avec la dénonciation d’une injustice, ou à alerter sur les risques que courent nos sociétés. Ce genre divers va des romans de Camus à Huxley et Orwell, des lourds pavés de Sartre à l’œuvre de Günter Grass. On peut ajouter à cette typologie ce qu’on peut appeler le « roman de valeurs », c’est-à-dire le roman qui, sans avoir un propos directement politique (au sens où il pencherait pour l’un des deux camps habituels), présente un jugement sur le monde qui revêt une signification politique et souvent philosophique (de Musil à Thomas Bernhard en passant par Kafka et Gombrowicz).

Ces quatre genres possèdent naturellement leur pendant non romanesque, mais les auteurs littéraires ont souvent préféré utiliser la fiction, soit par tempérament personnel, soit par souci d’efficacité. Une certaine littérature sociale ou politique peut avoir une portée supérieure à celle d’essais ou d’articles de presse qui véhiculent le même contenu. On définira donc la littérature politique, en excluant le dernier genre, comme une littérature, de grande qualité ou non, où l’intention politique, lato sensu, de l’auteur prime sur toute autre considération. Celui-ci veut montrer quelles sont les « bonnes » valeurs qu’il faut cultiver et ce qu’elles impliquent. Tel auteur se proclamera dès lors comme étant de gauche ou de droite ou sera perçu comme tel.

Comment ne pas remarquer que, au sens strict, la littérature politique a, en grande partie, disparu ? Que reste-t-il de la littérature engagée ? Existe-t-il encore beaucoup de romans ou de nouvelles qui défendent explicitement une thèse politique bien caractérisée ? Avec la disparition des grands conflits, du moins en Occident, n’assiste-t-on pas à la fin de la littérature de témoignage en raison de l’extinction irrémédiable de leurs témoins et de leurs acteurs ? Nous avons toujours une littérature de critique et de satire sociales, qui obéit à un genre ancien et universellement répandu en Europe comme en Asie, en Amérique autant qu’au Moyen-Orient. Cependant, tout se passe comme si, signe des temps, la politisation de la littérature commençait d’appartenir au passé.

La littérature politique aujourd’hui obéit le plus souvent à une variante du quatrième genre, sans généralement la rigueur et le génie littéraire des grands anciens cités plus haut. Ces derniers reliaient un propos politique global – étranger à toute querelle partisane ‑, une vision du monde, une réflexion anthropologique et, reconnaissons-le, une position métaphysique, souvent d’ailleurs critique du principe de la métaphysique. Se développe désormais une littérature politique apolitique, où parfois l’apolitisme constitue une politique. Le monde terrible que nous décrivait Kafka, notre monde, était inhospitalier, mais on distinguait « en creux » la beauté du monde à laquelle il aspirait et ce qu’il aurait pu être. Devant l’insigne médiocrité, l’abjection ou la folie des personnages de Bernhard, se dresse aussi un autre monde, de liberté, de dignité et, là aussi, de beauté. Que nous « offre » Houellebecq ? Une critique de l’ignoble, qui se délecte de la vulgarité et du vide, mais nulle ouverture sur un monde en contrepoint où l’on pourrait vivre. La littérature politique dépeignait un présent parfois monstrueux avec le regard de l’espoir ; elle énonçait d’abord un projet d’émancipation, tout simplement car elle pouvait le penser et le formuler.

Rien de tout cela désormais. La littérature « politique » semble parfois affirmer que nous sommes rivés à notre monde de douleur et de déclin. Elle vitupère faute d’espérance. Elle ne parle pas de l’oppression de la beauté et de la destruction du bien, mais de l’universalité du laid. Houellebecq est certes une forme extrême, dont le prédécesseur fut Céline – l’engagement de celui-ci dans la Collaboration est la clef de l’œuvre, au-delà du génie. On pourrait en trouver des formes plus douces et légères, plus nostalgiques que haineuses. Mais entre le roman politique nouveau et le livre de société (dont témoigne l’importance d’une littérature homosexuelle hantée par la tragédie du SIDA) et quelques rares survivances du livre politique de la première espèce, nourries par une histoire nationale douloureuse, d’un côté, et le roman à l’eau de rose, l’exercice d’esthète un peu forcé, parfois teinté d’un orientalisme commercial, l’histoire romancée, qui, sauf exception, travestit le genre littéraire comme la rigueur historique, et quelques rares joyaux de littérature pure (dont je ne connais pas d’exemple français depuis au moins vingt ans), de l’autre, qu’y a-t-il ? De temps en temps, on trouve aussi des littérateurs qui brouillent volontairement les pistes, touchant à la politique sans en parler vraiment, se désengageant dès qu’on tente de les saisir, et qui esthétisent leur incohérence, comme nous le montre tel chroniqueur d’un journal du soir.

Je plaiderais volontiers ici pour un retour à ce qui pourrait constituer une politique de la littérature. Celle-ci est d’abord politique car elle éduque à autre chose. Elle nous fait voir le monde, éveille notre attention, nous découvre d’autres contrées inconnues, qui ne valent pas parce qu’on les connaît, mais parce qu’on les ignore. La vertu politique propre de la littérature ne réside pas dans les valeurs qu’elle exprime et pas exclusivement dans les corrections qu’elle permet d’opérer en combattant nos simplismes. Des ouvrages réputés plus « sérieux » peuvent le faire aussi. Elle tient tout entière dans le travail d’attention qu’elle exige. Peut-être y a-t-il une littérature de divertissement, mais le « plaisir du texte » réside ailleurs, dans ce que chaque mot et chaque phrase nous permettent de vivre différemment notre rapport à soi et aux autres. La littérature n’est pas un jeu. Cette vertu n’est pas dans l’histoire racontée, ni dans le propos prosélyte de l’auteur, mais dans l’apprentissage de la beauté, y compris par l’épreuve et la souffrance, et, en même temps, la découverte d’une parcelle de vérité, c’est-à-dire dans une mise à distance, pour un temps, de la futilité du monde.

 

Nicolas TENZER

Denis Diderot 1986

Président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP), directeur de la revue Le Banquet

 

  

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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