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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

LA COMMUNE, LES COMMUNARDS, LES

 

ECRIVAINS OU LA HAINE ET LA GLOIRE

 

 

par Sylvain PIVOT

 

Les 72 jours d’événements complexes et tragiques que l’on connaît sous le nom de Commune de Paris ont donné sur le champ deux réactions diamétralement opposées. Tout ce qui comptait en France d’écrivains et d’intellectuels a manifesté pour le mouvement et pour ses acteurs une haine incroyable. Face à eux, un homme seul, Karl Marx, vivant à Londres, a bâti une légende héroïque.

 

 

Le 5 septembre 1870, George Sand, l'ancienne quarante-huitarde, retirée à Nohant, avait commencé par un hosanna : « La République proclamée à Paris sans coup férir, fait immense, unique dans l'histoire des peuples, Dieu protège la France ». Hélas, devant la suite, elle ne tardait pas à déchanter. Les tentatives insurrectionnelles de Paris, de Lyon et de Marseille, l'échec définitif de la Défense nationale et le jusqu'auboutisme aveugle du prolétariat parisien, l’avaient exaspérée. Le 23 mars, après l'affaire des canons et l'assassinat des généraux Lecomte et Thomas : « L’horrible aventure continue. Ils rançonnent, ils menacent, ils arrêtent, ils jugent*. Ils ont pris toutes les mairies, tous les établissements publics, ils pillent les munitions et les vivres ».

Catulle Mendès, poète et patriote, avait d'abord cru que rien n'était perdu, puisque le mouvement ne visait qu'à obtenir des franchises municipales pour Paris, mais devant la pagaille et les exactions, il condamne : « Vous n'avez endossé nos opinions (sous-entendu : républicaines) que pour nous tromper. Vous n’êtes que des émeutiers et des émeutiers dont le but principal est de piller et de saccager ». Mêmes réactions chez Zola qui, dans ses articles du Sémaphore de Marseille, ne parlera que de bestialité et de cauchemar. Alphonse Daudet traitera les hommes de la Commune de piliers de brasserie, de pions ratés, de déclassés. Le jeune Anatole France voit en eux tout simplement « un comité d'assassins, une bande de fripouillards, un gouvernement du crime et de la démence ».

Idem pour Flaubert , Théophile Gautier, Claretie, Saint-Victor, Leconte de l'Isle, et les deux poids lourds, Taine et Renan. Pour le premier, l'insurrection est, au fond, socialiste : « Le patron, le bourgeois, nous exploite, il faut le supprimer. Moi ouvrier, je suis capable, si je veux, d' être chef d' entreprise, magistrat, général. Par une belle chance, nous avons des fusils, usons-en et établissons une République où des ouvriers comme nous soient ministres et présidents ». Renan, qui voit dans l'Allemagne un modèle, estime que « l'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre »; l'esprit égalitaire des Communards allait à l'encontre de cette préoccupation élitiste.

Edmond de Goncourt, qui rédigeait seul le Journal depuis la mort de son frère (20 juin 1870), et qui est resté à Paris pendant le siège et jusqu’à la fin de la Commune, écrivait, le 30 janvier 1871, que la convention d'armistice signée avec Bismarck était un piège redoutable, qui aurait mérité le nom de capitulation, et faisant allusion à la Garde nationale - d'où allaient sortir les Fédérés -, il prévoyait qu'enfermer dans Paris cent mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites et au moment où les vivres commençaient de manquer, c’était aussi enfermer la rébellion, l'émeute et le pillage. Le 28 mai, à la fin de la Semaine sanglante, la vue de plusieurs milliers de prisonniers communards ou réputés tels lui fait dire : « Malgré l'horreur que l'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de ce lugubre défilé ». Puis il se promène avec son ami le critique d’art Burty, et il voit dans ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d'une population sortie de ses caves et de ses cachettes, ayant soif de jour et de soleil, et portant sur sa figure la joie de la délivrance, avec partout aux fenêtres, sur les voitures, le drapeau tricolore. Trois jours plus tard, le 31 mai : « Enfin la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d'une population, ajournent d'une conscription la nouvelle révolution. C'est vingt ans de repos que l'ancienne société a devant elle si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment ».

Une seule exception, et encore, à l’unanimité française : Victor Hugo. Au début d’avril, il s’était installé à Bruxelles avec sa belle fille et ses deux petits-enfants. Était-ce seulement pour régler la succession de son fils Charles ? En tout cas, il écrit le 9 : « Bref, cette Commune est aussi idiote que l’Assemblée est féroce. Des deux côtés, folie. Mais la France et la République s’en tireront ». Le 25 mai : « Fait monstrueux : ils ont mis le feu à Paris. On vient jusqu’en Belgique chercher des pompiers ». Mais, devant la répression, le cœur du patriarche s’émeut. Il demande asile pour les premiers réfugiés de « la réunion dite Commune, que Paris a fort peu élue et que, pour ma part, je n’ai jamais approuvée ». Le gouvernement belge refuse et expulse le grand homme, qui ne rentre que fin septembre à Paris. Dès lors, il mettra tout son poids dans la balance pour réclamer une amnistie, qui ne sera totale qu’en 1880.

Marx, qui réagissait toujours à chaud, écrivait à Engels, vingt-quatre heures après la déclaration de guerre de Napoléon III, à la Prusse, le 19 juillet 1870 : « Je t’envoie Le Réveil, tu y verras l’article du vieux Delescluze. C’est du plus pur chauvinisme, les Français ont besoin d’être rossés *. ».Marx n’avait aucune tendresse particulière pour les Français, pour leur classe ouvrière et même pour les adhérents de son association**, dont très peu étaient d’authentiques marxistes ; tout ce petit monde lui paraissait très inférieur aux socialistes allemands sérieux, organisés, adultes. Son ami Engels n’était pas en reste, qui lui écrivait, deux jours après la proclamation de la République : « Ils sont irritants et comiques, ces Français, parce que les victoires allemandes leur ont fait cadeau d’une République, ils prétendent que les Allemands doivent quitter le sol sacré de la France, sans quoi guerre à outrance. J’espère que ces gens reviendront au bon sens ».

Il s’agissait bien sûr de correspondance privée, très privée, car dans le même temps, Marx écrivait, au nom de l’Association internationale, deux adresses au peuple français, d’une tonalité bien différente. La première, datée du 23 juillet 1870, constate que, tandis que la France et l’Allemagne officielles se précipitent dans une lutte fratricide, les ouvriers de France et d’Allemagne échangent des messages de paix et d’amitié. Puis, après la débâcle, Sedan et la capitulation du 2 septembre, la République étant proclamée le 4 et les Prussiens commençant le siège de Paris, la deuxième adresse, datée du 9 septembre et rédigée en trois jours. Elle commence par un constat : la camarilla militaire prussienne est passée d'une guerre de défense à une guerre de conquête. Suit une longue et substantielle digression sur l'éventuelle annexion de l'Alsace et de la Lorraine, conclue par une citation du comité central du parti ouvrier social-démocrate allemand. « Dans l'intérêt commun de la France et de l'Allemagne, dans l'intérêt de la paix et de la liberté, dans l'intérêt de la civilisation occidentale contre la barbarie orientale, les ouvriers allemands ne tolèreront pas sans mot dire l'annexion de l'Alsace orientale ».

Marx approuve et prophétise : l'annexion de l'Alsace-Lorraine jettera les Français dans les bras du tsar qui incarne la barbarie orientale et d'autres guerres internationales seront inévitables. Puis il termine sur une mise en garde très ferme qui reprend, en termes polis ce qu'Engels et lui pensaient des ouvriers français : « Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement quand l'ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs de 1792. Que calmement et résolument, ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe ».

De septembre 1870 à mai 1871, fin de la Commune, Marx n’écrivit officiellement rien. Fut-il silencieux parce qu’il ne parvenait pas à analyser Les Convulsions de Paris comme les baptiserait plus tard Maxime Du Camp ? On ne saurait en préjuger, mais il est certain que ses rapports avec les quelques internationalistes encore libres étaient très fragmentaires et que le plus clair de ses informations lui venait de la presse internationale ; certain aussi qu’il avait souffert d’asthme et de bronchite ; certain enfin qu’il devait consacrer beaucoup de temps à maintenir sous sa houlette l’unité idéologique de l’Association, en particulier face à Bakounine l’anarchiste. Toujours est-il qu’après une première ébauche, il écrit en trois jours un texte de vingt-deux pages en quatre parties qu’il envoie à l’impression le 30 mai.

Pour qui connaît un peu l’histoire de la tragédie commencée dans un élan patriotique du peuple de Paris, poursuivie dans la pagaille idéologique et militaire, achevée dans la stupidité criminelle des incendies, dans l'héroïsme des derniers communards et dans une répression sans merci, ce texte n’apparaît pas comme une analyse historique et politique sérieuse. C'est en réalité un pamphlet avec toutes les qualités du genre, le brillant, la vivacité, l’émotion, et tous les défauts : l’injure et l’invective ad hominem, l'omission, les vérités partielles et les généralisations abusives, avec un seul but : faire entrer à toute force dans la camisole de la lutte des classes, l'extraordinaire diversité des faits et des hommes pour conclure à l'assomption d’une classe ouvrière plus imagée que réelle.

Mais tandis que l'intelligentsia française, dont les réactions avaient été, elles aussi, plus épidermiques que pensées, allaient faire silence sur la Commune et se consacrer aux petites et grandes querelles, le pamphlet de Marx, enrichi et commenté par Engels, théorisé par Lénine, devenait la matrice de la propagande communiste récupérant la Commune à son profit. Il se peut que la fabrication dure encore. En 1986, l’agence de presse Novosti distribuait aux touristes francophones, une brochure intitulée : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Oubliant tout ce qui s’était passé depuis 1917, ce petit catéchisme égrenait imperturbablement les principaux articles du dogme. En 1986…

 

Sylvain PIVOT

France combattante 1947

 

Quelques sources: Charles Rhis, La Commune de Paris ( Seuil 1973) ; Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune (La Découverte, 1999); Marx, Engels, Lénine, Sur la Commune de Paris (Editions du Progrès, Moscou 1971) ; Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871 (Editions sociales, Paris 1970).


 

* « Ils » désignent les émeutiers dont beaucoup sont inconnus, qui vont cinq jours plus tard proclamer la Commune

* C’est nous qui soulignons.

** L’Association internationale des travailleurs (ou « Première Internationale ») avait été fondée par Karl Marx à Londres en septembre 1864

 

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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