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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

ARON, NOTRE MAÎTRE

 

par Christian SAVES

 

 

 

Le 17 octobre 1983, disparaissait Raymond Aron, à l’âge de 78 ans. C’était il y a 20 ans, déjà. Avec lui, disparaissait l’une des figures emblématiques de la pensée politique, celle qui avait dominé le demi-siècle écoulé. Ultime hommage à une vie (et une œuvre) qui s’achevait, une critique unanime avait salué la publication de ses mémoires, quelques semaines avant sa disparition, des mémoires justement intitulés : « Cinquante ans de réflexion politique ».

Aron fut un grand professeur ; on a parfois écrit à son sujet qu’il fut un « professeur d’hygiène intellectuelle ». Il fut en tout cas notre maître, en ce sens que nous sommes nombreux à lui devoir quelque chose dans notre formation intellectuelle, à avoir appréhendé la réflexion politique à partir de ses écrits. Nous sommes encore nombreux à tenter d’interpréter les événements actuels à partir de sa méthode, sa grille d’analyse, bref à partir de son enseignement. Aron nous manque et il n’a pas été remplacé.

Si les principales étapes de sa vie et de sa carrière sont connues, il faut cependant ici rappeler le lien particulier qui existait entre Raymond Aron et l’Ena. Avant de rejoindre la Sorbonne, en 1955, ce grand penseur a enseigné quelques années dans cette prestigieuse école (entre 1946 et 1955). Justement, en 1952, il dispensa un cours de philosophie politique en treize leçons aux élèves de la promotion Paul Cambon, sur le thème « Démocratie et Révolution ». C’est ce cours que Jean Claude Casanova1, a publié il y a quelques années2.

Bien qu’il ait été écrit sous la IV ° République et qu’il soit assez largement question de l’antagonisme Est-Ouest, ce texte n’a pas pris une ride. Il est toujours autant d’actualité. Car ce qui compte le plus, ce n’est pas tant l’événement (passé, vite dépassé) que l’analyse (qui reste, elle, transposable et intemporelle, lorsqu’elle est judicieuse). Dans ce genre d’exercice particulier qu’est l’interprétation socio-historique et politique, personne n’a su se hisser au niveau d’Aron. Il possédait, mieux que personne, cette « souveraine compétence du regard » qu’évoquait Max Weber dans Le Savant et le Politique (livre qu’Aron préfaça longuement). Il avait un don inné qui confère ce « coup d’œil » et ce « sang froid » dont parle ce même Weber (à propos des hommes politiques) et qui firent de lui le « spectateur engagé » que l’on sait. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard s’il s’est reconnu une sorte d’« affinité élective » avec le grand sociologue allemand, dans ses mémoires.

Ce que Raymond Aron a écrit sur la corruption des démocraties reste saisissant et gagnerait à être lu (ou relu) par nos hommes politiques : «L’homme qui a un tempérament de commandement n’arrive pas au pouvoir dans une démocratie du type français (…) la faiblesse la plus grande des démocraties, c’est de pousser l’esprit de compromis trop loin, c'est-à-dire de croire que tout se résout par un compromis (…) lorsque les hommes de la démocratie font des compromis avec des régimes totalitaires en politique étrangère, ils risquent toujours de ne pas comprendre que le compromis, pour le partenaire, n’est pas une solution définitive (…) en politique étrangère l’application systématique de l’esprit de compromis comporte un double danger : d’abord, comme on est en face d’hommes qui ne jouent pas le jeu du compromis, on ne peut pas aboutir ; ensuite, de manière générale, la politique étrangère implique des choix, et les démocraties, fondées sur le compromis, deviennent de moins en moins capables de faire des choix »   

L’analyse n’est-elle pas totalement transposable aux nouveaux périls, aujourd’hui : montée du fondamentalisme musulman et du méga-terrorisme, prolifération nucléaire (Corée du Nord, Pakistan) ?

Reconnaissons-le en toute impartialité : depuis trente ans, en France, tous les gouvernements qui se sont succédés (de droite et de gauche) ont péché par ce même travers… et ne semblent toujours pas disposés à en tirer les conséquences. C’est l’un des éléments qui peut contribuer à expliquer que la démocratie française en soit là où elle en est, à présent (la remarque valant, cette fois-ci, aussi bien pour la politique extérieure que pour la politique intérieure).

Aron nous serait plus que jamais indispensable pour comprendre et, peut-être, pour nous aider à enrayer les causes de notre déclin, du déclin historique de la démocratie française.

Aussi, et pour que cet article serve à quelque chose, qu’il contribue à faire avancer le débat à son modeste niveau, qu’il ne soit pas seulement commémoratif (réfléchir utile, n’est-ce pas la meilleure façon, au fond, de demeurer fidèle à l’esprit aronien ?), pourquoi ne pas suggérer ici, le moment paraissant bien choisi, de réintroduire un enseignement de philosophie politique ou de « grands problèmes contemporains » dans la scolarité des énarques ? Quand l’on sait, pour qui s’intéresse un peu à l’histoire de l’Ena, que nombre de hauts fonctionnaires se lancent ensuite dans des carrières politiques, cela permettrait (peut-être) de réconcilier un peu notre classe politique (mais aussi notre haute fonction publique) avec la réflexion politique, la lucidité et le réalisme aronien.

Aron savait remarquablement nous réconcilier avec le réel.

 

Christian SAVES

               Nelson Mandela 2001

 

1 membre de l’Institut, professeur d’université émérite

2 Raymond Aron : «  Introduction à la philosophie politique » (Démocratie et Révolution) ; Paris, Le livre de Poche-Références, 1997 (réed). Une première édition de ce texte est parue chez Bernard de Fallois.

3 Passages extraits de l’ouvrage susvisé, pp. 99 à 102.

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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