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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

 NAPOLEON OU LE MYTHE

 

LITTERAIRE PAR EXCELLENCE

 

 

par Jean TULARD

 

 

  

Les Romantiques en ont nourri leurs rêves et tiré une leçon, celle de l’affirmation de l’individu. Ils ont été séduits par la démesure du personnage et ont été pris de vertige devant la rapidité de sa chute. À l’autre bout du siècle, Nietzsche et Barrès se rencontrent : Napoléon est, pour le premier, l’incarnation de la volonté de puissance, le surhomme par excellence, pour le second il est l’exaltation du culte du moi et la leçon d’énergie que l’on vient de recevoir sous le dôme des Invalides.

La littérature n’en a jamais fini avec Napoléon. Grâce à La Bataille, ce roman sur Wagram que n’avait pas eu le temps d’écrire Balzac, Patrick Rambaud réussit un doublé exceptionnel : prix Goncourt et prix du roman de l’Académie française. Le dernier San Antonio s’intitule Napoléon Pommier et sa couverture nous offre une parodie du Sacre de David. Inspirer Tolstoï et Georges d’Esparbès, être le héros de La Mort de Napoléon de Simon Leys et de La Symphonie Napoléon d’Antony Burgess n’est pas rien. Nul n’échappe à l’emprise du grand homme.

 

Une exception : Aragon. Dans La Semaine sainte, ce chantre des Communistes dédaigne le vol de l’Aigle, la route Napoléon, les acclamations d’un peuple d’ouvriers et de paysans saluant dans l’Empereur le rempart des conquêtes révolutionnaires, pour chevaucher derrière la voiture du podagre Louis XVIII aux côtés de jeunes royalistes comme Géricault, Vigny et Lamartine, précédant de peu M. de Chateaubriand. Aragon préfère Servitude et grandeur militaires de l’aristocrate Vigny à l’image d’Épinal par définition populaire. Mais même dans La Semaine sainte plane « la grande ombre ».

 

 

 

Comme tout mythe, Napoléon se transforme chez l’écrivain en porte-parole ou en symbole.

 

Les Napoléon se succèdent chez Hugo, le plus formidable caméléon politique du XIXème siècle. Il y a le Buonaparte de 1822. Ce nom de Buonaparte stigmatisant l’étranger, est celui de l’assassin du duc d’Enghien : « Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi. L’anarchie à Vincennes admira son complice ». Puis la mort de sa mère, royaliste, rapproche le poète de son père, le général Hugo. La lecture du Mémorial de Sainte-Hélène l’ébranle. Napoléon devient Prométhée sur son rocher : « On ne prononcera son nom sans qu’il éveille aux bouts du monde un double écho ».

 

Le retour des cendres en 1840 porte l’exaltation napoléonienne de Victor Hugo à son paroxysme. Mais après le coup d’État du 2 décembre, Les Châtiments condamnent à nouveau l’oncle pour mieux atteindre le neveu. C’est enfin l’apaisement dans Les Misérables, en 1862 : « Marius lut le Moniteur, le Mémorial de Sainte-Hélène, tous les mémoires, les journaux, les bulletins, les proclamations ; il dévora tout. La République, l’Empire n’avaient été pour lui jusqu’alors que des mots monstrueux. La République, une guillotine dans un crépuscule ; l’Empire, un sabre dans la nuit. Il venait d’y regarder et là où il s’attendait à ne trouver qu’un chaos de ténèbres, il avait vu, avec une sorte de surprise inouïe, mêlée de crainte et de joie, étinceler des astres et se lever un soleil, Napoléon.

 

 

Il y a dans la fiction des Napoléon de droite et des Napoléon de gauche. Napoléon lui-même peut se classer à gauche – il est alors le rempart des conquêtes de la Révolution – ou à droite – c’est un tyran confisquant la liberté. Il n’y a pas de mythe sans complexité ou obscurité. Alors le personnage peut devenir le moteur de tous les messages et de tous les fantasmes, alors l’imagination peut le modeler à sa guise. Inspirant des milliers de romans (y compris policiers) revendiqué par toutes les familles politiques, Napoléon se révèlent le personnage mythique par excellence, laissant loin derrière lui Don Juan et Tristan.

 

 

Jean TULARD

de l’Institut


 

                

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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