LES ONG ET LEUR CONTRIBUTION A LA

 MODERNISATION DE LA VIE POLITIQUE

 

par Nayla MOAWAD

 

Veuve du président Réné Moawad, Députée, Présidente de la Fondation René Moawad

 

 

                Cet article a été initialement publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l'ENA

 

 

 

«La société civile, c’est une société qui sait qu’elle n’est pas là pour l’Etat,  mais que l’Etat est là pour elle».

Serguei Kovalev

 

   

Le Liban est un pays fracturé, et sa société civile est à son image, de même que les ONG qui en sont la concrétisation. Au Liban, les associations familiales ou confessionnelles reproduisent le schéma traditionnel qui nous a malheureusement mené à la guerre civile. L’atomisation de notre société empêche les forces jeunes et vives de transcender les clivages confessionnels et familiaux. A ce niveau, il serait utile de distinguer entre les organisations populaires (mujtama’ ahli) d’une part, et la société civile (mujtama’ madani) de l’autre.

Les ONG populaires comme les organisations religieuses et communautaires, les associations charitables, les ligues familiales, etc... assurent ou peuvent assurer des fonctions civiles dans la mesure où leur autonomie peut endiguer les interventions et les empiètements de l’état. Mais en réalité elles peuvent se révéler nocives en perpétuant le statu quo et en refusant le " renversement démocratique " pour préserver leurs acquis. Ces organisations sont les plus nombreuses, les plus adaptées aux aspérités du terrain ; elles poussent et se reproduisent dans un humus fertile, de même qu’elles se retranchent généralement dans une mythologie de spécificité et de repli identitaire.

En revanche ce sont les ONG civiques qui, transcendant les clivages confessionnels et les loyautés primaires, peuvent tenir un discours unificateur et promouvoir les idées démocratiques. Ces ONG portent en elles un potentiel de changement, qui, une fois mis en œuvre, peut atteindre les buts fixés. En effet, leur connaissance du terrain les place en première ligne pour alerter l’opinion sur certaines réalités que les autorités en place préfèrent souvent ignorer. Il semble que par leur nature même, les ONG civiques dérangent. Et les procédures réglementaires improvisées par les autorités, notamment par le Ministère de l’Intérieur, en sont la preuve tangible. Bien que la loi relative aux associations date de 1909, elle est de loin plus libérale que les entorses qu’on lui fait subir ou les altérations et les interprétations restrictives qu’on lui impose.

 

         Promouvoir les idées qui sont l’apanage des sociétés occidentales,    briser les murs du ghetto qui séparent, ouvrir des brèches entre les différents groupes, etc… prôner la tolérance, promouvoir l’égalité en dépit des revers, c’est en ce sens que les ONG sont porteuses d’un projet de société. Moderniser la vie politique, c ’est permettre une plus large participation citoyenne, sur la base de valeurs qui ont subi l’épreuve de l’universalité, une participation plus éclairée et regroupant le nombre le plus large, et touchant tous les secteurs de la société. Moderniser c’est rationaliser les choix politiques dans la mesure du possible. N’en doutons pas, les diplômes universitaires ne confèrent pas nécessairement à leurs titulaires des convictions démocratiques. La preuve en est que certains magistrats ou avocats ignorent ou feignent d’ignorer les droits de l’homme et la Déclaration Universelle de 1948, et que dans les milieux universitaires les convictions démocratiques ne sont pas très ancrées. C’est dans ce domaine et à tous les niveaux, qu’un débat publique doit être mené, un débat que les instances politiques occultent ou escamotent, pour éviter d’aborder des sujets épineux ou délicats. Certains tabous doivent être brisés, et il faudra bien éclairer les zones d’ombre, foyers de conflits futurs. Ce qui compte en premier lieu, c’est la capacité des ONG civiques à affronter leur environnement. Agissant comme des " prédicateurs civils ", elles constituent des groupes de minorités engagées et actives. Elles ont une norme, une conception des choses. Souvent elles sont amenées à agir à rebrousse-poil. En tout état de cause, elles doivent refuser le compromis. Leur message doit être exprimé de manière claire, répétitive, sans concession.

A titre d’illustration, le programme national lancé par la Fondation René Moawad (FRM) et financé par L’Union Européenne, pour promouvoir le rôle de la femme libanaise dans la vie politique a donné des résultats concrets. Les raisons en sont que le message avait les qualités requises de clarté, de cohérence, et de conviction. En effet, lors des élections municipales de 1998, nombre de femmes se sont portées candidates. La campagne de presse menée dans le cadre de ce programme avait eu un impact certain sur leur décision de se présenter.

    Un autre exemple est la campagne menée par une ONG libanaise contre la peine de mort, qui quoique n’ayant pas abouti à l’abolition de cette peine, a quand même amené les citoyens à y réfléchir, et à en débattre en toute franchise. Cette campagne a par ailleurs retardé l’application de la peine capitale à certains condamnés. Une telle ONG ne peut arriver à un compromis avec l’état. Elle perdrait toute crédibilité s’il lui arrivait de fermer les yeux sur une éxécution.

         Les ONG engagées dans la défense des droits de l’homme sont amenées à prendre des risques ; les militants peuvent être ennuyés par les divers services et sous divers prétextes. Certains ont été incarcérés. Ce n’est pas en charentaises qu’on défend les valeurs démocratiques ou les droits de la personne.

Les ONG au Liban ont proliféré lors de cette dernière décade. Elles doivent se restructurer pour résoudre leurs problèmes de financement et le partenariat peut les aider en ce sens. Deux points noirs cependant : Les ONG, ces prédicateurs civils ne peuvent lancer des campagnes anti-corruption ni prôner la transparence quand elles adoptent elles-mêmes des politiques obscurantistes au niveau des comptes financiers. De même, elles ne peuvent parler de démocratie quand elles n’appliquent pas le principe de l’alternance au niveau des postes de direction.

 

 

                   Nayla Moawad

 

 

 

 

 

copyright : ENA Mensuel, AAEENA

 

 

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