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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

OTTO ABETZ, LE MANIPULATEUR

 

par Barbara LAMBAUER

 

 

   

L’ambassadeur de Hitler à Paris récolta à partir de 1940 les fruits d’une action de longue haleine auprès des intellectuels français susceptibles de servir la cause et les desseins du nazisme. Il mit d’incontestables qualités (habileté, entregent, intelligence, séduction) au service d’une manipulation systématique qui fit de lui l’un des hommes clefs de la collaboration franco-allemande.

 

Les écrivains font souvent fonction de miroir de l’environnement dans lequel ils vivent. Munis d’une sensibilité accrue pour ses problèmes et ses angoisses, ils reflètent dans leurs écrits l’état de la société. Ceux des années 1930 ne font pas exception : confrontés à ce qui est ressenti comme une profonde crise politique, dont les origines remontent aux décennies précédentes, notamment aux séquelles de la Première Guerre mondiale, entraînant une déstabilisation politique, sociale et économique, ils en sont pleinement saisis. Pour beaucoup, il s’agit de désigner les causes et de chercher les remèdes : ouverts à la confrontation avec ce qu’on adopte comme solution à l’étranger, ils restent attentifs aux développements politiques, notamment l’Union soviétique, l’Italie et l’Allemagne.

Dans cet esprit se manifestent par exemple les écrivains qui se considèrent comme « non-conformistes », à la recherche d’une troisième voie entre libéralisme et communisme. Les régimes totalitaires qui s’installent progressivement dans ces trois pays peuvent alors être ressentis comme s’inscrivant dans le progrès du XXème siècle ; les systèmes parlementaires quant à eux apparaissant comme peu dynamiques et efficaces, mais surtout paralysés devant les problèmes du présent. C’est dans ce contexte qu’il faut voir l’attrait qu’exercent les régimes totalitaires sur une partie des écrivains français. Reste que ceux cherchant activement à s’associer avec le nazisme sont relativement peu nombreux.

LE « CERCLE DU SOHLBERG »

 L’intérêt d’Otto Abetz, ambassadeur allemand à Paris pendant l’Occupation, pour les intellectuels français ne date pas de juin 1940, lorsqu’il est dépêché dans la France occupée. Il remonte à la fin des années 1920 : alors jeune professeur de dessin, présidant alors une fédération d’associations de jeunesse de Karlsruhe, il souhaite dépasser l’inimitié héréditaire, en initiant des rencontres des jeunesses française et allemande. L’initiative, lancée à partir de l’été 1930 sur le Sohlberg, en Forêt Noire, est un succès : l’intérêt que manifestent les jeunes Français envers l’Allemagne est sincère, et l’ouverture aux débats ne recule pas devant la critique des clauses du Traité de Versailles. Même si les rencontres de Rethel, ville des Ardennes ayant fortement souffert de la Première Guerre mondiale, et de Mayence (1931-1932) vont se révéler plus difficile, la politique officielle et l’aggravation des relations franco-allemandes devant la question des réparations entrant alors de plain pied dans les débats, Abetz réussit néanmoins à rassembler dans le « Cercle du Sohlberg » bon nombre de jeunes intellectuels parisiens venant de tous bords.

À côté de l’équipe de Notre Temps (Jean Luchaire, Bertrand de Jouvenel, André Weil-Curiel, Jacques Chabannes, Pierre Brossolette, Pierre Mendès France), figurent les représentants du mouvement personnaliste (Alexandre Marc, Denis de Rougemont, Jean Jardin, Robert Aron, Philippe Lamour), ou encore des membres de la Jeune République de Marc Sangnier, des Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger, de la Jeunesse de Gustave Hervé, mais aussi des représentants des Jeunesses radicales ou de la Jeunesse de la Société des Nations. Certaines des amitiés ainsi nouées se révéleront durables et précieuses (notamment celle avec Jean Luchaire), d’autres chemins se sépareront très rapidement. Cet engagement précoce en faveur du rapprochement franco-allemand, poursuivi avec enthousiasme et sincérité (laquelle semble aussi transparaître dans son mariage avec une Française en 1932), permet à Otto Abetz de poursuivre son activité sous les auspices nazies à partir de 1933/34.

Après une (très) brève période d’adaptation au nouveau régime, il décide de se mettre au service de celui-ci, qui apprécie spontanément les entrées dont il jouit dans le monde parisien. L’objectif de cet élan de rapprochement franco-allemand d’après 1933 est de contrer l’influence des adversaires du régime en France. Les cercles d’intellectuels constituent alors un relais très important. Dès avril 1933, Drieu La Rochelle et Alfred Fabre-Luce participent à une nouvelle réunion à Paris ; ils s’attirent aussitôt les vives critiques de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme, qui s’insurge contre la présence de jeunes Français de gauche : « Comment ne leur a-t-il pas répugné de mettre leur main dans celle des militants qui se sont proclamés zélateurs enthousiastes du Führer, qui, peut-être, ont participé eux-mêmes aux crimes de ses bandes, qui, en tout cas, n’ont pas protesté contre eux et s’y sont, par conséquent, associés en esprit ? » (L’Eveil des Peuples, 14 mai 1933).

 

POUR LE COMPTE DE RIBBENTROP

De fait, à partir de 1934, sous le signe d’échanges en apparence libres, plaidant pour une ouverture et tolérance mutuelles (qui, en réalité, seront toujours à sens unique), Abetz, mis en congé au lycée de Karlsruhe pour travailler à plein temps pour le compte de Joachim von Ribbentrop et sa Dienststelle Ribbentrop, réussit effectivement à rallier un certain nombre d’intellectuels notoires à son œuvre d’entente. À la fin de 1935, ses efforts débouchent sur la fondation d’un « Comité France-Allemagne » qui, grâce à une liste de membres prestigieuse, voire symbolique (pour n’en citer que son président provisoire, le commandant L’Hopital, ancien officier d’ordonnance du maréchal Foch, ou ses vice-présidents Ernest Fourneau, de l’Académie de Médecine, Gustave Bonvoisin, directeur général du Comité central des allocations familiales, et le journaliste diplomatique Fernand de Brinon) réussit à atteindre un cercle assez large et très hétérogène de la vie publique française, tout en permettant de camoufler ses inspirateurs directs du côté allemand.

Dans sa publication, Les Cahiers franco-allemands, les contributions émanent d’hommes politiques comme Léon Baréty, vice-président de l’Assemblée nationale, ou Gaston Henry-Haye, sénateur et maire de Versailles (futur ambassadeur de Vichy à Washington), d’intellectuels comme Jules Romains, Henry Bordeaux, Jean Giraudoux, Jean Giono, Alphonse de Châteaubriant, Henri Lichtenberger, Louis Bertrand ou Bernard Faÿ — liste qui est loin d’être exhaustive. Dans les années qui suivent, l’envoyé de Ribbentrop sait élargir et approfondir ses liens avec les écrivains français, qu’il s’agisse des personnes déjà citées, ou de nouveaux contacts, tel le Cercle Rive Gauche autour d’Annie Jamet, où nous trouvons l’équipe de Je Suis Partout (Robert Brasillach, Georges Blond et leur ami bruxellois Pierre Daye, qui se rendent à plusieurs reprises à Berlin et aux congrès de Nuremberg).

Ces contacts sont cruciaux pour le réseau des connaissances dont pourra bénéficier Abetz lors de son installation parisienne de juin 1940 et pour la collaboration culturelle qu’il saura insuffler jusqu’en 1944. Pour mieux appréhender son action vis-à-vis des intellectuels français, et pour mieux comprendre sa force de séduction exercée sur les écrivains français, citons des extraits d’une étude anonyme sur « les formes de la propagande allemande » en France, datant de septembre 1938, qui se trouve dans les papiers d’Edouard Daladier aux archives du Quai d’Orsay. Évoquant la pratique des traductions d’œuvres françaises en langue allemande et le fait que les bibliothèques allemandes sont ensuite tenues de les acquérir, elle précise que « le résultat financier pour les écrivains choisis par la propagande nationale-socialiste [est] de plus agréable, le prix des livres en Allemagne étant dix fois plus cher qu’en France. […] On s’adress[e] non seulement à des écrivains dont la formation politique laiss[e] espérer un ralliement au nazisme [ :] M. Jean Giono […] qui est un communiste convaincu et qui joue un rôle important dans ce mouvement, est l’écrivain français le plus lu en Allemagne. Sa position politique est inconnue au public allemand auquel il est présenté comme le représentant français du mouvement « Blubo » [« Blut und Boden »]. […] Chaque personne de notoriété publique reçoit ainsi ses éloges par la presse allemande dès qu’il prend position en faveur de la propagande allemande ».

 

LA COLLABORATION CULTURELLE : UN « BILAN POSITIF »

 En juin 1940, Otto Abetz n’a donc qu’à ressusciter les contacts interrompus depuis son expulsion de France, à l’été 1939. Certes, tous les liens ne se sont pas préservés ; certaines de ses anciennes connaissances littéraires se trouvent dans le camp opposé. Il n’empêche, la liste des visiteurs de l’ambassade d’Allemagne à Paris dès l’été 1940 est éloquente, et pour n’évoquer qu’eux, citons Bertrand de Jouvenel ou Drieu La Rochelle ; ou encore, Belges réfugiés en France, Henri de Man et les époux Didier. Tous ressentent alors qu’une nouvelle ère commence ; tous ont en commun de vouloir profiter de la rupture qu’entraîne la défaite de leur pays pour participer au renouvellement pour lequel ils ont œuvré depuis plusieurs années.

L’Allemagne se présentant comme vainqueur incontestable de la guerre, il va de soi que cela ne doit se faire qu’en accord avec elle. Des hommes comme Otto Abetz sont là pour le rappeler et agir dans le même sens : parmi les premières démarches de celui qui portera rapidement le titre d’ambassadeur, se trouve la remise sur pied de la vie intellectuelle (qu’il considère comme son domaine propre), notamment de la presse, dont certains propriétaires et directeurs frappent déjà à sa porte. De nouveaux journaux sont fondés, la direction étant souvent confiée à ses hommes de confiance, tels Jean Luchaire, Jean Fontenoy, Henri Jamet * ou Jacques de Lesdain. Des maisons d’édition reprennent leur travail, certaines passant directement aux mains des services de l’ambassade, d’autres restant simplement sous leur contrôle. C’est que l’importance du volet culturel ne doit pas être sous-estimé dans la politique mise en place par l’occupant, soucieux d’éviter les erreurs commises lors des occupations du conflit précédent : il s’agit désormais de créer l’illusion d’une vie « normale », intellectuellement prospère et stimulante, qui fait oublier la présence d’une armée étrangère sur le sol français. Par ailleurs, cette politique doit permettre de gagner la confiance des Français, en tout cas d’éviter leur hostilité, voire de saper l’influence que pourrait exercer le gouvernement français de Vichy. L’importance est aussi d’ordre militaire, puisqu’il s’agit de préserver une situation calme sur le front de l’Ouest.

Pour gagner la sympathie des écrivains et leur soutien à la politique de collaboration, ceux-ci deviennent l’objet d’une attention tout particulière. Associés aux nombreuses manifestations organisées par l’ambassade et ses services (dont l’Institut allemand de Karl Epting), sollicités pour diverses interventions et participations, y compris une campagne de traduction d’ouvrages allemands lancée dès 1940, Otto Abetz s’efforce ostensiblement de flatter les intellectuels prêts à collaborer et à assurer une ambiance stimulante pour la création. De nombreux écrivains sont alors disposés à s’engager en faveur de l’idée d’une collaboration avec l’occupant. À côté des Brasillach, Drieu La Rochelle ou Fabre Luce déjà évoqués, citons encore Alphonse de Châteaubriant, Abel Bonnard et Abel Hermant (tous deux membres de l’Académie française), Jacques Chardonne, sans parler de Jean-Paul Sartre ou de Jean Cocteau, qui, pour le moins, n’ont pas laissé perturber leur créativité par les circonstances politiques, contribuant ainsi à l’enrichissement de la vitrine culturelle de Paris occupé.

Il est un fait que le bilan de la collaboration culturelle est extrêmement positif pour le Reich. Les échanges franco-allemands se trouvent stimulés comme rarement avant et après cette période. Un constat qui est assez curieux, certainement provocateur, mais surtout nécessaire. Il montre que les écrivains en quête de reconnaissance, comme de solutions politiques parfois simples, ne sont pas immunisés contre les « tentations (et flatteries) du fascisme », qui prétend leur confier un rôle de responsabilité vis-à-vis de leurs concitoyens. Au vu des télégrammes de félicitations envoyés par Berlin à son ambassade en juin 1944, exprimant une grande reconnaissance pour le travail accompli, ce rôle a été pris au sérieux de part et d’autre.

 

Barbara LAMBAUER

Chargé de mission

Direction des Affaires internationales et des Échanges

Allemagne, Autriche, Suisse, Benelux et Grèce

Sciences Po


 

* Barbara Lambauer est l’auteur de l’ouvrage Otto Abetz et les Français ou l’envers de la Collaboration, Ed. Fayard 2001, préface de Jean-Pierre Azéma.

* Frère d’Annie Jamet, Henri Jamet était le gérant des Éditions Balzac et de la librairie Rive gauche. Il ne doit pas être confondu avec Claude Jamet, professeur à Louis-le-Grand, critique à La France socialiste et à Notre Combat et père du journaliste Dominique Jamet.

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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