LE LIBAN A LA CROISEE DES CHEMINS

 

Par Karim Emile BITAR

(promotion Cyrano de Bergerac 1999)

Chargé de mission développement et stratégie

Groupe CANAL+

 

 

 

                Cet article a été initialement publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l'ENA

 

       

« Et comment se porte le Liban ? » me demandait il y a quelques semaines, au détour d’une phrase, un camarade de promotion, administrateur civil de son état, de la façon dont on pourrait s’enquérir de la santé d’un ami très cher qui se remet péniblement d’une longue et douloureuse maladie. Comment se porte le Liban ? Que répondre à cette question en apparence si simple, si anodine ? La tentation est grande, en présence d’un interlocuteur étranger,  d’avoir recours aux lieux communs, de ressortir quelques vieux clichés éculés et d’affirmer, en bons disciples du docteur Coué, que le Liban, tel le Phoenix, renaît de ses cendres et qu’il a retrouvé santé, vigueur et optimisme. Mais jusqu’à quand pourrons nous nous voiler la face et occulter une réalité douloureuse, n’est-il pas de notre devoir de faire preuve d’une certaine lucidité ?  Dix ans après l’arrêt des combats, l’heure n’est-elle pas venue de faire ce que les Américains appellent un reality check, d’établir un bilan objectif, qui ne céderait en rien à la facilité et qui permettrait de se projeter vers l’avenir ?

Tel est précisément l’objet de ce numéro spécial d’Ena mensuel.

 

Les personnalités ayant contribué à cette publication n’ont nullement besoin d’être présentées à un public libanais, mais signalons, à l’intention des lecteurs français d’Ena mensuel, que les auteurs d’articles, pour certains membres du gouvernement actuel de Rafic Hariri, pour d’autres farouches opposants, ont en commun l’indépendance d’esprit et le refus du sectarisme, ainsi qu’une volonté sincère de construire un Liban nouveau et démocratique.    

Ghassan Salamé, bien connu des milieux universitaires français, prépare activement le neuvième sommet des chefs d’Etat francophones et cherche, à l’instar d’André Malraux, à doter son pays d’un véritable ministère de la culture, qui ne se contenterait pas d’inaugurer les chrysanthèmes mais servirait d’indispensable outil pour jeter les fondements du Liban de demain. 

Ghassan Tueni, gardien du temple et d’une certaine idée du Liban, est un homme aux multiples facettes. Après avoir fourbi ses armes et sa plume à Harvard, il rentre au pays afin de poursuivre la grande oeuvre de son père Gebran : l’édification du quotidien an-Nahar, journal de référence, indépendant envers et contre tout, porte-étendard de tous les hommes libres de la région, ouvert à tous les courants, si tant est qu’ils respectent les valeurs fondamentales et l’amour de la liberté. Jeune parlementaire, Ghassan Tueni insuffle à la classe politique libanaise un esprit de renouveau. Ministre de l’éducation nationale en 1970, il met en place un ambitieux programme de réformes. Lorsque celles-ci se heurtent au conservatisme étroit, aux mesquineries et petitesses, aux corporatismes et archaïsmes de tout poil, il démissionne avec fracas plutôt que de perdre son âme, de renoncer à ses idéaux et de servir de caution morale et politique à un gouvernement à la dérive. Ambassadeur du Liban auprès de l’Organisation des Nations-Unies, il œuvre d’arrache-pied pour défendre les intérêts d’un Liban agressé, fait adopter par le Conseil de Sécurité la résolution 425 et s’exclame devant le monde : « Laissez vivre mon peuple !» La contribution de Ghassan Tueni a ce numéro d’Ena mensuel est précieuse. Après avoir dénoncé la politique actuelle des affaires étrangères, dont il dit avec humour qu’elle « consiste précisément à ne point en avoir », il nous offre de nombreuses pistes de réflexion, et par une approche historico-politique, nous montre comment ce si petit pays qui est si important , selon l’expression de Metternich, peut se donner une politique des affaires étrangères qui ne soit plus «désespérée et désespérante».

Ami, complice et compagnon de route de Ghassan Tuéni, Pharès Zoghbi, infatigable artisan de l’unité nationale et du salut par la culture, disciple d’Emmanuel Mounier, est un avocat et intellectuel courageux, qui s’est constitué l’une des plus importantes bibliothèques privées du Moyen-Orient. Située à Kornet Chehwan, localité verdoyante qui surplombe Beyrouth, cette bibliothèque abrite, entre autre joyaux, l’unique collection complète au monde de la revue Esprit. Pharès Zoghbi a pendant la guerre, et souvent au péril de sa vie, dénoncé avec virulence l’idéologie nauséabonde véhiculée par les diverses milices.

Les propos d’Amin Maalouf, extraits des Identités meurtrières, viennent à point nommé pour rappeler que l’identité ne saurait être compartimentée, que les Libanais doivent revendiquer l’ensemble de leurs appartenances et n’en renier aucune. Il peuvent s’enorgueillir de cette identité d’une richesse unique au monde, mais doivent veiller en permanence à lutter contre ceux qui brandiraient l’une de leurs appartenances –notamment l’appartenance religieuse- et la transformeraient en arme de guerre et d’exclusion.

Georges Corm, économiste et sociologue, auteur du Proche-Orient éclaté, livre devenu incontournable et indispensable aux étudiants, historiens et chercheurs, s’est attaqué pendant son passage au ministère des finances, à des problèmes aussi insolubles que la quadrature du cercle : assainir les finances publiques, mettre un terme à la « fiscalité anti-économique » qui prévaut au Liban, à la prépondérance des intérêts catégoriels sur l’intérêt de la nation. Il nous parle ici de la politique culturelle susceptible de recréer le tissu social et politique du pays.

Veuve d’un président assassiné pour avoir été le symbole de l’unité nationale et du refus de la violence, le chantre de la coexistence islamo-chrétienne et de la justice sociale, Nayla Moawad a repris le flambeau, est devenue député et membre active de plusieurs commissions parlementaires. Relayant au niveau politique les revendications de la société civile, fortement impliquée dans d’innombrables combats sociaux, Nayla Moawad évoque le rôle des ONG dans l’édification d’un Liban nouveau

Rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour, premier quotidien francophone du Moyen-Orient, Issa Goraieb est un journaliste indépendant dont la plume incisive n’hésite jamais à dénoncer la suffisance et l’insuffisance, l’incompétence et la malhonnêteté des hommes-liges qui dirigent le pays. Il se penche ici sur la liberté de la presse, que Benjamin Constant appelait le « droit des droits ». 

Fouad el Saad, qui a fait partie pendant les années noires de ces quelques hommes qui ont gardé la tête froide et qui n’ont jamais cessé de militer pour l’union et le dialogue, quitte à heurter les faucons de leur propre camp, nous livre son témoignage de ministre d’Etat chargé d’une mission quasi-impossible : celle de moderniser les institutions étatiques et de réformer une administration grevée par d’innombrables pesanteurs.

Yasser Hawary, fin connaisseur du monde arabe et analyste géopolitique, rappelle que l’avenir du Liban dépend tout d’abord de ses fils et que pour ne pas être à l’avenir, une « patrie éternellement précaire » victime de la conjoncture et des desseins des puissances régionales, il doit impérativement sortir de l’implacable engrenage du confessionnalisme.

Antoine Sfeir, journaliste et politologue qui fut la victime d’un enlèvement en 1976, revient sur les accords de Taef qui en 1989, ont mis fin à la guerre libanaise et se demande si une guerre peut en cacher une autre.

Aux personnalités ci-dessus mentionnés, ainsi qu’à toutes les autres, je tiens à exprimer ma gratitude et mes remerciements chaleureux. 

 

 

Que ressort-il de ce bilan de santé ? 

Certes, les armes se sont tues. Certes le Liban a retrouvé un semblant d’unité après avoir été, pendant près de quinze ans, fragmenté en mini-Etats confessionnels. Certes, les milices qui faisaient régner la terreur des deux côtés de la « ligne rouge » sont aujourd’hui dissoutes. Certes, le sud-Liban, qui subissait depuis 1978 une occupation brutale est enfin une zone libérée. 

Mais le Liban d’aujourd’hui est-il vraiment en paix avec lui-même ? Dispose-t-il de sa liberté de décision ? A-t-il tiré les leçons des errements du passé ? A-t-il réussi à instaurer une unité nationale qui ne soit pas un leurre ou un faux semblant ? A promouvoir une réconciliation qui ne soit pas celle des seigneurs de la guerre autour d’un partage des prébendes mais celle du peuple autour d’un vérité projet national et démocratique ?

Rien n’est moins sûr tant il est vrai que l’on voit rejaillir les vieux démons, les restes encore vifs de cendres mal éteintes. Abandons de souveraineté, libertés publiques qui se réduisent comme une peau de chagrin, barbouzeries en tout genre, amnésie collective, crise économique sans précédent, résurgence du fanatisme confessionnel, émigration massive de la jeunesse, tout concourt à faire du Liban d’aujourd’hui un pays en proie au doute, dont les dirigeants semblent avoir abdiqué leur indépendance,  renoncé à tout projet d’avenir, à toute ambition nationale et mener ce que Georges Clémenceau appelait la politique du chien crevé au fil de l’eau.

A des postes de responsabilité, se côtoient dans un océan de corruption et de médiocrité les héritiers du vieux système tribalo-féodalo-confessionnel, les enrichis de la guerre et les représentants de la voyoucratie milicienne qui après avoir mis le pays en coupe réglée, se sont rachetés une virginité grâce à une loi d’amnistie votée à la sauvette, qui sous le prétexte fallacieux d’une réconciliation mal comprise, a empêché le nécessaire travail de mémoire.

« Le ventre est encore fécond,

d’où est surgie la bête immonde »,

pourraient dire à la lecture de ce constat les plus pessimistes, reprenant Bertolt Brecht.

 

Et pourtant plusieurs éléments viennent éclaircir le tableau et donner du baume au cœur.

Un nouvelle génération, dépositaire de l’espérance nationale, ne rate pas une occasion de marquer son attachement aux libertés, sa volonté de reconstruire, quels que soient les obstacles, un Liban uni et authentiquement démocratique, un Liban qui puisse enfin voler de ses propres ailes. Dans la classe dirigeante, des voix s’élèvent, d’autant plus fortes que certains cherchent à les étouffer. Quelques personnes refusent de se laisser intimider par tel ou tel « service de sécurité », et relayent avec courage et opiniâtreté les revendications légitimes du peuple libanais, toutes communautés confondues. Ces démocrates réformateurs, tout comme ces journalistes, ces jeunes qui militent pour les libertés civiques et politiques ou pour l’abolition de la peine de mort, sont l’honneur de notre pays.

Briser le carcan d’impuissance, rompre avec la désillusion et faire en sorte que la jeunesse, les forces vives et politiquement mûres conservent une lueur d’espérance et ne succombent pas au cancer de l’indifférentisme, tel sera le défi des prochaines années. 

« Ceux qui voudraient rendre impossible une révolution pacifique rendront inévitable une révolution violente » disait John Kennedy. C’est précisément parce que le Liban a été incapable de réformer ses institutions de façon démocratique et non violente que le déclenchement de la guerre en 1975 devint inévitable. Devrons-nous attendre d’être au bord d’une nouvelle explosion de violence pour mettre en place ce vaste projet de réformes et de modernisation nécessaire à la survie du pays ? C’est bien d’une révolution pacifique dont le Liban d’aujourd’hui a besoin, d’un New Deal, d’une perestroïka à la libanaise. Projet utopique ? Peut-être. L’aviateur et industriel Pierre Latécoère, qui souhaitait construire une ligne aérienne reliant Paris et Dakar, avec prolongation jusqu’au Brésil,  réunit un jour ses collaborateurs et leur tint le discours suivant : « J’ai refais tous les calculs : notre projet est irréalisable. Il ne nous reste plus qu’une seule chose à faire : le réaliser. » Seul cet état d’esprit, fait de pessimisme actif et d’une bonne dose d’utopie peut aujourd’hui permettre au Liban de ne pas sombrer.

 

Ami lecteur d’Ena mensuel, que tu soit Préfet de l’Arriège,  ambassadeur à Washington, membre d’un corps d’inspection ou d’un cabinet ministériel, juge administratif ou dirigeant d’entreprise, nous espérons que tu trouveras dans ce numéro quelques bouts de phrases, quelques idées, quelques réflexions qui viendront te rappeler que ce petit pays lié à la France par l’Histoire et les affinités électives est toujours vivant, qu’il est indispensable à la communauté des nations car porteur d’un message qui le dépasse, mais que ce Liban est en péril, car victime d’un contexte géopolitique qui lui aussi le dépasse et régi par un système politico-administratif archaïque. A nous Libanais, il incombera la tâche de construire enfin un Etat digne de ce nom, d’abolir définitivement un système clanique et confessionnel hérité de plusieurs siècles de domination ottomane, de bâtir une société qui assurerait l’égalité des chances, des droits et des devoirs. Quant à toi, ami français, peut-être pourrais-tu, dans la mesure de tes moyens, te faire sur la scène internationale le porte-voix de nos aspirations à la liberté et nous aider à recouvrer la souveraineté nationale, condition sine qua non du renouveau libanais. 

 

 

 

                                                                                                                           Karim Emile Bitar

 

 

 

 

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