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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

JEFFERSON, LE PERE DE LA DECLARATION

 

D'INDEPENDENCE DES ETATS-UNIS

 

 

par André KASPI

 

 

Le texte fondateur des États-Unis d’Amérique a été rédigé par un jeune avocat de 33 ans, Thomas Jefferson, qui se réclamait de trois grands penseurs politiques européens : Locke, Hume et Montesquieu. Il sera élu président en 1800.

 

La Révolution américaine de 1776 débouche sur l’indépendance des treize colonies britanniques d’Amérique du Nord. Elles prennent désormais le nom d’États-Unis d’Amérique. Le document fondateur, c’est la Déclaration d’indépendance. Le projet est débattu en juin au sein du Congrès. Il est adopté le 2 juillet, signé le 4. Une commission de cinq membres fut chargée de le rédiger, au sein de laquelle Thomas Jefferson (1743-1826), un avocat virginien de 33 ans, a été le rédacteur principal.

Le passage essentiel, celui qui donne son sens au document et prend valeur historique, tient en quelques lignes du préambule : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes – que tous les hommes naissent égaux, que leur Créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; que pour garantir ces droits, les hommes utilisent des gouvernements dont le juste pouvoir émane du consentement des gouvernés;  que si un gouvernement, quelle qu’en soit la forme, vient à méconnaître ces fins, le peuple a le droit de le modifier ou de l’abolir et d’instituer un nouveau gouvernement… » Voilà exposés les termes du contrat social, les trois piliers de toute société libre, et le principe déterminant d’une démocratie politique. La suite de la Déclaration est une application des idées fondamentales.

 

 

On peut s’étonner qu’un seul homme ait été désigné pour écrire un document de cette importance. Thomas Jefferson a l’avantage d’être un élu de la Virginie, la plus puissante des treize colonies. Il passe, à juste titre, pour avoir beaucoup lu, pour savoir bien écrire, pour être une sorte d’intellectuel de l’action. Il incarne les lumières d’outre-Atlantique. C’est un philosophe, tel que le XVIIIème siècle définissait le mot.

Mais Jefferson a toujours soutenu que la rédaction de la Déclaration ne lui pas demandé des efforts surhumains. Plus tard, des contemporains ont souligné, non sans méchanceté, que Jefferson n’avait manifesté aucune originalité. À quoi Jefferson répondait : « Je sais seulement que je n’ai eu recours à aucun livre ou pamphlet pour l’écrire ». En 1825, une année avant de mourir, il précise:  « Elle [la Déclaration] ne visait pas à l’originalité des principes ni à celle des sentiments, mais elle n’était pas non plus copiée dans un quelconque écrit antérieur : elle cherchait à exprimer l’esprit américain (…). Toute son autorité repose donc sur sa façon d’harmoniser les différents courants d’idées de l’époque, qu’ils fussent exprimés dans les conversations, dans la correspondance, dans les essais ou dans les traités élémentaires de droit public, tels ceux d’Aristote, de Cicéron, de Locke ou de Sydney ».

De fait, trois sources ont nourri la réflexion de Jefferson – et de ses contemporains.

La première est anglaise. John Locke (1632-1704) a tiré les leçons de la révolution de 1688 qui a chassé le roi Jacques II et l’a remplacé par Guillaume et Mary. C’est le moment où les Anglais adoptent un Bill of Rights, une déclaration des droits qui inspirera les Américains en 1790-1791. Locke publie alors son Traité sur le gouvernement civil (1690). « Les hommes étant tous, écrit-il, libres, égaux et indépendants (dans l’état de nature), nul ne peut être dépossédé de ses biens et assujetti au pouvoir politique d’autrui sans son consentement. » Cette philosophie a traversé l’Atlantique. Les colonies s’en inspirent pour construire leur système politique et pour justifier leurs récriminations contre la métropole. Les ouvrages de Locke figurent dans les bibliothèques des gentilshommes de Virginie et des marchands du Massachusetts. De ce point de vue, il n’est pas excessif de soutenir que les Américains s’opposent au roi d’Angleterre George III en prenant appui sur les idées anglaises. Ils sont même plus anglais que les Anglais. Il est vrai que Jean-Jacques Rousseau a, lui aussi, publié Le Contrat social. Mais l’ouvrage paraît en 1762 et il est traduit trop tard pour que Jefferson ait eu le temps de le lire et d’y puiser son inspiration.

En revanche, il conviendrait de citer les juristes, les historiens et les philosophes du droit que Jefferson a étudiés. Parmi eux, l’Écossais David Hume, qui meurt en 1776, tient une place de premier plan. Il a écrit une History of England en huit volumes (1754-1762) qui impressionne le jeune Virginien, bien que, l’âge venant, il rejette les conclusions plutôt conservatrices – on disait tories - de Hume. Somme toute, l’idée dominante, c’est que la liberté est antérieure à la conquête normande et qu’elle a été restreinte par les envahisseurs. Toute réforme repose, dans ces conditions, sur le retour à la tradition anglo-saxonne. L’équilibre des pouvoirs naît de la pensée d’Aristote, reprend vigueur avec Machiavel et trouve son application dans « la Constitution » de l’Angleterre.

Or, l’exposé le plus clair, le plus complet de cet équilibre a pour auteur Montesquieu (1689-1755). Jefferson lit L’Esprit des lois aux environs de l’année 1770. Ce qui le séduit tout particulièrement, c’est la théorie des climats. C’est aussi l’idée qu’un gouvernement républicain se fonde sur « la vertu », sur la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général. Les décisions que l’Angleterre impose à ses colonies, qu’il s’agisse de la politique fiscale ou des mesures douanières et commerciales, démontrent qu’à Londres on a oublié les traditions, qu’on agit à l’encontre des principes fondamentaux, que Thomas Paine a raison de réclamer, dans Le Sens commun (janvier 1776), l’indépendance des colonies.

Dans ces conditions, il faut rappeler l’égalité des hommes, qui est à la fois un article de foi et une certitude scientifique. Les droits naturels comprennent la vie et la liberté. Locke ajoutait : « la propriété ». Jefferson, lui, préfère « la recherche du bonheur », un bonheur individuel et social, car, suivant la belle phrase que prononcera Saint-Just, « le bonheur est une idée neuve en Europe » - et en Amérique. Enfin, la souveraineté du peuple ne saurait être restreinte. Elle découle du contrat social. Si la tyrannie porte atteinte à son intégrité, le peuple aura raison de faire valoir, avec prudence, son droit à la révolution – à condition, bien entendu, que ce ne soit pas « pour des causes légères et passagères. »

La Déclaration d’indépendance n’est pas seulement un texte de circonstances. Elle fait suite à une longue réflexion sur le pouvoir politique, sur le lien social, sur l’histoire des idées. Elle prend racine dans le terreau d’un débat philosophique et historique. Thomas Jefferson respire l’air du temps. Il donne à ses propos une portée qui dépasse, de loin, le conflit entre l’Angleterre et ses colonies. C’est ce qui explique que la Déclaration, du moins son préambule, n’a pas cessé, depuis 1776, de s’adresser au monde tout entier.

 

André KASPI

Professeur à la Sorbonne (Université de Paris 1)

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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