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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

 JULES CESAR, HOMME DE LETTRES

 

 

par Luciano Canfora

 

 

Lorsqu'il était jeune, César composa une œuvre poétique, Éloge d'Hercule, de même qu'une tragédie, Œdipe. Il choisit deux héros que distinguent la souffrance et pour lesquels la victoire et la défaite s'entremêlent de façon inquiétante. Nous ne savons rien du contenu de ces œuvres et nous ne pouvons donc que l'imaginer sur la base de leur seul titre, ce qui est bien peu. Nous savons toutefois qu'Auguste, le fils adoptif et héritier de César, et son héritier politique aussi dans un certain sens, interdit – longtemps après la mort de César – que ces écrits soient diffusés. C'est Suétone qui nous le dit dans sa Vie de César (chap. 56). Nous savons aussi comment Auguste mit en acte cette censure, en écrivant une lettre sèche et péremptoire à son "bibliothécaire", Pompée Macrus. Ce détail nous permet donc d'établir que la décision d'Auguste d'interdire la distribution des œuvres de jeunesse de César a dû être prise plutôt tardivement, lorsque l'empereur avait déjà fondé la grande bibliothèque bilingue du Palatin (en 28 avant J.C.). Qu'est-ce que veut dire, en termes concrets, cette interdiction communiquée au surintendant chargé des bibliothèques de "rendre public" un ouvrage ? Nous dirions aujourd'hui que ces œuvres "exclues de la lecture" ne pouvaient pas être communiquées

 

            Nous savons toutefois qu'Auguste n'exerçait pas une censure arbitraire, mais justifiée pour des raisons politiques ou morales (Ovide fut peut-être victime de la censure impériale à ces deux chefs), ce qui nous amène à penser que ces écrits de jeunesse de César devaient être inacceptables, du point de vue de son héritier, pour les deux types de raisons : en effet, on a peine à croire que ces ouvrages auraient été interdits pour la seule raison qu'ils n’étaient pas vraiment des chefs d'œuvre du point de vue artistique. Ils pouvaient par contre contenir des éléments non "corrects" en termes politiques. La matière première sur laquelle les tragédies étaient construites (la mythologie grecque, par ex. les actes de héros comme Héraklès ou Œdipe) avait déjà permis aux poètes grecs, dont Euripide, de remettre en question la morale de l'époque. César se réfère précisément à Euripide, dans les Phéniciennes (basé sur un mythe thébain) dont il aimait souvent répéter deux vers inquiétants (524-525) terminant sur une tirade d'Étéoklès sur le pouvoir. Il s'agit d'une observation bien dans l'esprit de Hobbes qui disait en substance : le pouvoir doit être absolu, sinon il n'est pas. Les vers que César aimait réciter disaient exactement : "S’il faut violer le droit, il est beau de le faire pour l’amour de la tyrannie". Cette habitude du futur dictateur nous est communiquée par Cicéron (De Officiis III,82). Ces vers contiennent un programme bien précis énoncé avec une certaine dureté : ils proclament le caractère amoral de la politique en sus des ambitions du personnage qui répétait avec ostentation ces mots d'un poète que les Athéniens considéraient déjà comme renversant la morale traditionnelle.

 

 

            Il ressort clairement de l'unique et précieuse œuvre qui nous reste de lui, les Commentarii, que la politique était indissociable de la création littéraire pour César. Le modèle sur lequel cet ouvrage est construit est grec. Il renvoie avant tout à Alexandre le Grand qui avait rassemblé sous sa direction personnelle une équipe coordonnée par Eumène de Cardia : cette équipe composait jour après jour les Éphémérides, la chroniques des faits et gestes d'Alexandre. Plutarque en transcrivit une page, celle portant sur la mort d'Alexandre (Vie d'Alexandre, 76). César constitua lui aussi, au sein de son état-major, un service chargé de la rédaction de rapports portant sur les opérations en cours. Pendant la guerre en Gaule (58-51 a.J.C.), ces rapports lui servaient également de “relationes” pour le Sénat et devaient être rendus publics à Rome dans le but précis de convaincre l'opinion publique (et surtout le Sénat) de la nécessité de cette longue guerre et des succès continus la couronnant. Pour les messages secrets par contre, César avait inventé un code chiffré qui nous paraîtrait élémentaire aujourd'hui, maiis qui ne manqua pas d'avoir un effet : le A était remplacé par le D, le B par le E, le C par le F, et ainsi de suite. Suétone vit ces lettres secrètes et les déchiffra.

 

            Contrairement à Alexandre, toutefois, César ne se contenta pas des rapports officiels construits avec savoir-faire, et en tous les cas sous son contrôle. Il voulut aussi communiquer une œuvre littéraire à lui traitant des mêmes arguments, les Commentarii. Ses contemporains se répandirent en compliments. Maintenant que César était dictateur, Cicéron, qui s'était politiquement opposé à lui, écrivit que les Commentarii étaient « parfaits et que seul un étourdi aurait pu les utiliser pour réécrire sur le même argument » (Brutus 45). N'oublions pas en effet que les Commentarii étaient considérés normalement comme "matière première" pour les futurs historiens.

 

            Dans le domaine littéraire, César était en fait très tolérant et ouvert à la critique, mais Cicéron choisit de faire preuve de servilité à son égard en tant qu'homme de lettres. Cet acte d'abaissement ne consiste pas tant à déclarer comme parfaits ces chroniques militaires (César s'était certainement inspiré des deux plus grands historiens athéniens, Thucydide et Xénophonte), mais plutôt à passer totalement sous silence le fait qu'il s'agit d'un ouvrage dans lequel la vérité est systématiquement manipulée (ce qui est bien expliqué dans un livre fameux de M. Rambaud, L’art de la déformation historique dans les Commentaires de César, écrit il y a de cela cinquante ans). Mais peut-être Cicéron voulait-il dire en fait, avec subtilité et en donnant l'air de reconnaître pleinement l'ouvrage, que l'historien de demain devra prendre bien soin de ne pas recourir à ces Commentarii pour établir la vérité sur les faits concernés.

 

Luciano Canfora

 

                

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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