LE LIBAN SERA-T-IL LA VICTIME DE LA PAIX AU PROCHE-ORIENT ?

 

par Yasser HAWARY

 

Rédacteur en chef d'Arabies, le mensuel du monde arabe et de la francophonie

 

 

                Cet article a été initialement publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l'ENA

 

         

        Trois défis géopolitiques majeurs vont mettre à rude épreuve un Liban encore convalescent qui célèbre cette année le 10ème anniversaire de la fin d'un terrible conflit (un demi million de victimes, tués, invalides et déplacés). Liés à la nouvelle donne internationale qui se dessine -omnipotence de l’Occident, mondialisation, ouverture des économies et des frontières- ces trois défis se déclinent en trois temps :

 

        -         A court terme, même s’il s’agit d’une ultime intempérie avant l’éclaircie, l’avènement à la tête de l’Etat hébreu d’un premier ministre extrémiste, Ariel Sharon, annonce une forte tension israélo-arabe, dont le Liban, maillon le plus faible, risque de faire les frais, une fois encore ;

-         A moyen terme, un Proche-Orient pacifié -stabilisé par des traités de paix syro-palestiniens et palestino-israéliens- pourrait signifier, pour le Liban, des rectifications de frontière au profit de l’Etat hébreu, une souveraineté diminuée au profit de la Syrie et l’implantation définitive de plusieurs centaines de milliers de réfugiés palestiniens ;

-         A plus long terme, dans un Moyen-Orient ouvert à des échanges tous azimuts, le Liban va peut-être perdre les rôles de phare du développement régional et d’intermédiaire obligé auxquels il aspire, du fait de la concurrence israélienne et du développement considérable des élites et des infrastructures de l’hinterland arabe.

 

En un mot, bien des Libanais voient déjà leur pays sacrifié à l’autel de la paix israélo-arabe, après avoir été -des décennies durant- la principale victime de la guerre entre l’Etat hébreu et ses voisins.

 

Une telle vision des choses, peut paraître, à certains, exagérément pessimiste, car on peut observer les mêmes défis susmentionnés à travers un prisme nettement plus prometteur :

 -         instruit par les résultats désastreux de sa politique aventuriste, il y a deux décennies, Ariel Sharon n’aura pas, cette fois-ci, les coudées franches pour s’engager sur le sentier de la guerre. Son parti est minoritaire, forcé à des compromis à la Knesset. A l’étranger, la France, qui investit beaucoup sur le Sommet francophone de Beyrouth d’octobre 2001 – mais aussi les Etats-Unis du président Bush, ne laisseront pas torpiller les chances de paix qui subsistent. Comme l’intermède Shamir, au début des années 1990, l’épisode Sharon pourrait finalement se révéler une simple parenthèse dans un processus pacifique laborieux mais inexorable.

 -         Par ailleurs, on ne voit pas pourquoi un règlement définitif au Proche-Orient consacrerait une mainmise de Damas sur le Liban. De même que l’armée russe a évacué les pays frères de l’Europe de l’Est, sans un coup de feu, les militaires syriens quitteront vraisemblablement le Liban une fois le conflit israélo-arabe réglé, sans coup férir. Quant à la majorité des Palestiniens réfugiés au pays du cèdre, ils iront probablement vivre sous d’autre cieux, si les Libanais persistent dans leur refus unanime de les installer à demeure. Les puissances occidentales ont déjà engagé une réflexion à ce sujet.

 -         Enfin, bien situé géographiquement, doté d’une population et d’une diaspora très portée sur les cultures occidentales et les technologies de pointe, le pays du Cèdre n’a pas perdu toutes ses chances, à l’ère de la mondialisation.

 

 

Alors ?… Liban gagnant ou Liban victime ? Pays cumulant les handicaps, promis à l’effacement, ou Etat regorgeant d’atouts, microcosme du monde nouveau qui se profile ? La vérité est que toute nation dont le devenir ne dépend que du bon vouloir de ses voisins et des Grands est vouée à la disparition. Plus que les présidents Bush, Chirac et Assad ou que le premier ministre Sharon, ce sont les fils du pays du Cèdre qui dessineront ses lendemains…

Depuis sa conception, dans les années 1840, le Liban « moderne » a été doté d’un système confessionnaliste et clanique. Celui-ci consacre une entité hétérogène, donc fragile et dépendante. A l’image de la Yougoslavie ou du Rwanda. A la différence de la Suisse qui, unanime –francophones et alémaniques confondus- a refusé d’être entraînée dans les duels franco-germaniques dévastateurs de 1870 et 1914. A la différence même de la minuscule Djibouti, qui a su préserver un certain consensus national alors que tous ses puissants voisins - Somalie, Ethiopie, Erythrée- n’ont cessé d’en découdre.

 Le confessionnalisme, qui touche tous les segments du pouvoir et du peuple libanais,-présidents de la République, du Conseil et de la Chambre, administration, armée, partis- inspire des séismes dramatiques, à répétition, et des intrusions étrangères. On ne compte plus les déchirements à coloration communautaire et les ingérences subséquentes que le Liban autonome puis indépendant a connus, à cause de ses institutions et de ses mentalités sectaires : massacres de 1840 et de 1860, précédés et suivis de manipulations et d’expéditions ottomanes et européennes, coup d’état blanc de 1952, acculant à la démission le président Béchara El Khoury ; guerre civile de 1958, marquée par les interventions égypto-syrienne et américaine et débouchant sur le départ du président Chamoun, impasse institutionnelle qui empêche neuf mois durant, l’investiture d’un gouvernement, en 1969 ; combats, quatre ans plus tard entre l’armée et les fedayin palestiniens qui cherchent à s’implanter au Liban après avoir été évincés de Jordanie… Le grand chambardement de 1975 à 1991, point d’orgue, a vu le Liban se morceler à l’infini, telle une amibe : affrontements entre communautés, mais aussi au sein de celles-ci, entre des coalitions régionales, claniques, familiales .

 Ce n’est pas la diversité religieuse qui fait problème, mais les comportements cyniques des leaders, les réflexes archaïques des citoyens. Tous utilisent des principes démocratiques – loi de la majorité -ou à l’inverse protection des minorités- comme des armes de destruction massive visant à asseoir la domination de leur groupe, à subjuguer l’autre. Ainsi prospère une source de dissidences perpétuelles, aggravées par l’empressement de chaque groupe à instrumentaliser un « protecteur » étranger pour l’emporter sur ses rivaux.

     Pour que Liban ne soit plus une patrie éternellement précaire, minée par une machine infernale à répétition, il doit impérativement se débarrasser de ses vieux oripeaux dégradants, de ce carcan confessionnaliste mutilant. Une révolution simultanée des institutions et des esprits s’impose, sans oublier la refonte et l’unification de l’enseignement de l’histoire. Les députés ne doivent plus servir leur communauté ou leur famille, mais la nation. Les partis ne doivent plus être l’émanation de chefs de clan, mais les promoteurs de projets de société. A l’heure de la mondialisation, au moment où les pays arabes, sous l’égide de nouvelles élites, progressent, chacun à son rythme- sur la voie du développement économique et du respect de l’homme, le pays du Cèdre, naguère symbole d’ouverture et de dynamisme, apparaît comme l’ultime bastion de l’archaïsme et de la discorde.

Pareil Liban ne saurait relever les défis de la paix, pas plus qu’il n’a su maintenir sa cohésion lors des conflagrations israélo-arabes.

 

 

Yasser Hawary

 

 

 

 

copyright : ENA Mensuel, AAEENA

 

 

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