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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

GANDHI POLITIQUE ET LECTEUR

 

 

par Karim Emile BITAR

 

 

 

LES INFLUENCES LITTERAIRES  SUR

LA PENSEE POLITIQUE DE GANDHI

 

 

Rares sont les hommes qui ont marqué l’histoire politique du tiers-monde sans être des guerriers. Rares sont ceux qui se sont fixés des objectifs nobles et qui ont entrepris de les atteindre sans se renier, sans accepter de compromissions, sans sacrifier à l’usage de la force brute. Au-delà d’une force de caractère démontrée depuis sa plus tendre enfance (I), au-delà d’un tempérament qui le prédisposait à s’élever contre les injustices, quel qu’en soit le coût, on remarque que la pensée philosophico-politique de Gandhi s’est formée par ses contacts avec certains intellectuels britanniques durant ses études de droit à Londres, par ses premiers pas dans le métier d’avocat et les diverses humiliations qu’il a subies (II), mais surtout au gré de ses lectures (III), souvent en milieu carcéral, dans une des nombreuses geôles qu’il a fréquentées, tantôt en Afrique du Sud, où il luttait contre des lois racistes et iniques du régime autocratique du général Smuts, tantôt en Inde, où il cherchait à tourner la page coloniale. Il ne semble pas exagéré de soutenir que ce sont des influences littéraires et philosophiques, des textes à caractère spirituel, certes, comme la Baghavad Gita, mais aussi les œuvres de Tolstoï, de Thoreau, de Ruskin, qui ont permis à Gandhi de trouver  la force de s’entêter et de devenir le père de l’Inde indépendante. Bien mieux que les douteuses théories psychanalytiques parfois avancées (IV), ce sont les influences littéraires qui permettent de comprendre les qualités, mais aussi les nombreux défauts de celui que Winston Churchill qualifiait avec mépris de  «fakir séditieux à moitié nu».

 

 

 

Un enfant habité par l’esprit d’Antigone

 

Mohandas Karamchand Gandhi n’avait pas encore douze ans lorsqu’il commit son premier acte de défiance, qu’il mis en oeuvre pour la première fois sa fameuse politique de désobéissance civile. L’esprit d’Antigone habitait déjà le petit Mohandas. Faisant fi de l’interdiction formelle de sa mère, la très pieuse et très traditionaliste Putlibai, transgressant des tabous religieux et des superstitions ancestrales, il choisit pour compagnon de jeu un jeune «intouchable», l’un de ces parias de la société indienne, âmes damnées, méprisés de tous, bannis des écoles et des lieux de culte, vivant dans les plus misérables taudis des banlieues les plus crades. Intouchables, ils l’étaient au sens propre du terme. Non seulement les membres des castes dites supérieures refusaient de les toucher, mais ils allaient jusqu’à prendre d’interminables douches si par malheur leur ombre avait sur un trottoir croisé l’ombre d’un intouchable. Que l’on puisse ostraciser de cette manière des millions d’individus pour la simple raison que leurs ancêtres appartenaient à des tribus de carnivores et que, crime atroce, certains d’entre eux continuaient à manger du poulet, dépassait l’entendement du jeune Gandhi. Plus tard, il donnera à ces intouchables le nom de Harijans (enfants de Dieu). Lui-même appartenait à la caste des Vaisyas, composée de commerçants et d’agriculteurs, la troisième par ordre de prééminence derrière les Brahmanes (religieux et enseignants) et les Kshatriyas (princes, guerriers et militaires), et devant les Sudras (artisans et travailleurs), et les intouchables. Ces derniers ne se rebellaient point, du fait qu’on leur inculquait dès la plus tendre enfance l’idée qu’ils étaient en train de purger une peine et que leur bonne conduite pourrait éventuellement leur permettre de se réincarner en Brahmane ou du moins en Sudra. Ce système de castes était pour Gandhi «un cancer qui rongeait l’hindouisme», un «système hideux». Lorsqu’une famille de Harijans demanda à intégrer l’ashram, le campement des partisans de Gandhi à Ahmedabad, il les accepta immédiatement, nonobstant les imprécations des riches hindous qui arrêtèrent leurs contributions financières. Gandhi ira même jusqu’ à adopter la petite fille des intouchables, au grand dam de sa propre épouse, Katsurbai, elle aussi enfermée dans les dogmatismes et les préjugés. Il s’efforça de la convaincre, arguant que l’hindouisme originel ne cautionnait pas la ségrégation. Et même si un jour on me démontrait, dit-il que cette intolérance, ce «boycott inhumain d’êtres humains» était inscrit dans la religion hindoue, je ne changerais aucunement ma position et j’irais jusqu’à me rebeller contre l’hindouisme.» Mais alors que beaucoup d’intellectuels indiens éclairés partageaient cette position de principe et refusaient la discrimination, Gandhi franchit une étape supplémentaire en se livrant lui-même aux tâches jugées indignes et réservées aux intouchables, notamment le récurage des toilettes. Le Mahatma adoptant une intouchable et faisant leur travail : est-il meilleur moyen d’éduquer une population, de l’inciter à dépasser les vieilles coutumes que de donner l’exemple, quitte à susciter des sarcasmes, quitte à offusquer les fanatiques et les conservateurs obtus ? Cette conformité des actes avec les convictions, de la vie quotidienne avec les grands principes est l’un des piliers essentiels de la pensée gandhienne, et se retrouve dans la vie et l’œuvre des écrivains qui l’ont marqué. C’est ceci qui lui valut l’adhésion de millions de ses compatriotes et le respect de ses adversaires. Inutile de se draper dans les bons sentiments si l’on est incapable d’accepter de gros sacrifices pour faire triompher son point de vue. 

 

     

 

Avocature, contacts avec la société fabienne, humiliations en série

 

          Etudiant en droit à l’Inner Temple de Londres, la faculté la plus réputée de l’époque, Gandhi se sentait mal dans sa peau, bien qu’il s’habillait comme un riche dandy, jouait au bridge, prenait des cours d’élocution et passait une dizaine de minutes par jour à se coiffer. Il ne lisait même pas les journaux. Sa grande préoccupation était de ne pas rompre la promesse qu’il avait faite à sa mère: ne pas manger de viande. Dans les restaurants végétariens de la capitale anglaise, il fit la connaissance de quelques idéalistes, membres de la société fabienne, comme le philosophe Edward Carpenter et le dramaturge et humoriste George Bernard Shaw. Gandhi rejoint alors la Société Végétarienne de Londres et écrit plusieurs articles sur le sujet. Devenu avocat en 1891, il rentre brièvement à Bombay, mais le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se distingua pas comme ténor du barreau. Rarement un prétoire aura vu un aussi piètre orateur, un avocat aussi médiocre et aussi timide. Il décidera vite fait d’accepter l’offre d’emploi en Afrique du Sud d’une firme indienne. Toutefois, ce bref passage en Inde devait le conforter dans son mépris de l’arrogance de certains britanniques. Un jour qu’il rendait visite à un Agent anglais, une vague connaissance, pour lui demander d’intercéder pour accélérer la promotion de son frère qui faisait carrière dans l’administration de l’Etat du Porbandar, il se montra quelque peu insistant et fut brutalisé et chassé comme un malpropre par l’huissier.

 

En Afrique du Sud, Gandhi découvre une société fragmentée, rongée par cette maladie dévastatrice, ce cancer du siècle qu’est le racisme. Dès sa première semaine, il subit une nouvelle humiliation qui le marquera profondément. Bien que titulaire d’un billet de première classe, le contrôleur du train Durban-Pretoria lui ordonne d’aller rejoindre ses coreligionnaires en troisième. C’était méconnaître la fierté et le sens de la dignité du jeune Gandhi, qui préféra se faire jeter sur le quai où il passa la nuit dans le froid à méditer son infortune et celle de sa communauté. Deux jours auparavant, il avait quitté la Cour de Durban plutôt que d’obtempérer lorsqu’un magistrat lui intima l’ordre d’ôter son turban. Il n’en fallait pas plus pour que la révolte se saisisse de lui et qu’il décide de lutter corps et âme pour changer l’ordre des choses, pour faire reconquérir aux Indiens d’Afrique du Sud le sentiment d’appartenance à l’espèce humaine. Pour atteindre cet objectif, Gandhi ne devint pas guerrier mais propagandiste; il ne pris pas les armes mais la plume. C’était en 1894 et Gandhi avait saisi l’importance de la presse et compris les plus fines techniques du lobbying. Apprenant que le gouvernement sud-africain s’apprêtait à retirer aux Indiens leur droit de vote, il fit circuler pétition sur pétition et inonda les rédactions de communiqués raisonnés et incisifs, ce qui lui valut un article dans le prestigieux quotidien londonien The Times. Ainsi, grâce à l’action de Gandhi, les sujets de sa majesté la reine Victoria découvrirent et furent sensibilisés aux souffrances de  la communauté indienne d’Afrique du Sud.  

 

 

Sur le point de rentrer dans son Inde natale, Gandhi apprit que l’Assemblée législative du Natal préparait un projet de loi qui priverait les Indiens d’Afrique du Sud de leur droit de vote. Sous la pression de ses compatriotes, Gandhi décide alors de prolonger son séjour. Afin de pouvoir joindre les deux bouts, il fonde un cabinet d’avocat à Durban. Et curieusement, son étude va vite prospérer, le timide avocaillon de Delhi ayant pris de l’assurance et du cran. Comme si le simple fait de s’être engagé au service d’une cause qui le dépassait démultipliait ses forces. L’histoire est riche en exemples d’hommes quasiment incapables de réussir quoi que ce soit lorsque n’est en cause que leur intérêt propre, mais qui deviennent énergiques, vigoureux et brillants en prenant la défense des intérêts d’autrui. Les commerçants indiens de Durban lui confient nombre de contentieux et les sommes importantes que Gandhi commence à gagner lui permettent de poursuivre avec une plus grande indépendance d’esprit son combat politique. Il redouble alors d’efforts pour organiser la lutte. Tout en continuant de rédiger des articles accusateurs contre les discriminations et l’injustice, il franchit une étape fondamentale en fondant le Natal Indian Congress. En fin politique, Gandhi a compris que le message à faire passer devait être clair et simple, que les arguments utilisés étaient d’autant plus percutants qu’ils seraient concrets et à la portée de tous. La thèse inlassablement répétée était la suivante: Les Indiens d’Afrique du Sud sont des sujets de l’Empire britannique, tous les sujets de la reine Victoria sont égaux devant la loi, la discrimination à l’encontre des Indiens est donc illégale et injustifiée. C’est cet argument qu’il défendra inlassablement devant la presse, aussi bien en Afrique du Sud qu’en Inde, durant les six mois qu’il y passa pour régler différents problèmes matériels et ramener son épouse Katsurbai et ses deux enfants. Durant ce séjour temporaire en Inde, il fera la connaissance de Gopal Gokhale, grand homme politique indien qui deviendra son maître à penser. Mais la réputation de Gandhi était déjà suffisamment grande et le danger qu’il représentait aux yeux des autorités sud-africaines suffisamment conséquent pour que le bateau sur lequel il rentre d’Inde soit empêché d’accoster à Durban et gardé en mer pendant trois semaines. Lorsque enfin on l’autorise à mettre le pied à terre, Gandhi est pris à parti et molesté par une foule d’hommes blancs en colère. Cet incident choque l’opinion publique britannique et le secrétaire d’Etat aux colonies Joseph Chamberlain demande que les assaillants soient poursuivis pénalement. Fidèle à lui-même, Gandhi refuse : «je ne leur en veux pas car ils sont ignorants et ne savent pas ce qu’ils font.» C’est ce genre d’attitude et de propos qui va pousser les analystes de la pensée gandhienne à le comparer à Jésus Christ, à Socrate ou à Diogène. Quoiqu’il en soit, le gouvernement sud-africain décide alors sous la pression des britanniques de garantir l’égalité devant le vote de tous les sujets de l’Empire.

Pour Gandhi, ces multiples chocs et humiliations n’iront pas sans conséquence. On ne dira jamais assez que c’est le sentiment d’humiliation, la conviction d’avoir perdu la dignité qui pousse les hommes aux actions les plus extrêmes, qu’elles soient honorables, comme celles de Gandhi, où méprisables comme celles des terroristes d’aujourd’hui. Ce qu’oublient souvent de marteler, de nos jours, les innombrables et autoproclamés experts ès terrorisme qui squattent nos écrans de télévision, c’est que ce n’est ni la pauvreté, encore moins une prédisposition génétique, qui conduit à la rébellion ou au terrorisme, mais c’est simplement et presque toujours l’humiliation répétée. Barnave n’était-il pas devenu révolutionnaire parce qu’un jour un aristocrate humilia sa mère en la chassant d’une loge au théâtre de Grenoble ?

 

 

 

La Bhagavad Gita, Tolstoï, Ruskin, Thoreau, Tagore…

          Bien plus que par sa carrière d’étudiant dans le Londres cosmopolite de la fin du XIXème, c’est par son action politique en Afrique du Sud et par le contact avec certains textes et certains auteurs que Gandhi est devenu ce qu’il était. Parmi les influences littéraires et philosophiques, il y a tout d’abord le Bhagavad Gita ou «Chant du bienheureux», texte sacré de l’hindouisme, un long poème énigmatique du sixième siècle avant Jésus-Christ, qui parle essentiellement de Yoga et prend la forme d’un dialogue entre le prince Arujna et le légendaire Krishna, qui dit-on a soulevé une montagne avec son petit doigt. Ce qui a séduit Gandhi dans la Gita, ce qui l’a conduit à y chercher le réconfort dans les périodes difficiles, c’est une double éthique de l’action et de la renonciation. Action permanente et engagement total, pour ne point céder à l’injustice et ne pas accepter l’ordre établi. Renonciation aux fruits de la victoire et aux honneurs, car la lutte devient elle même une fin. Peu importe que l’on triomphe ou que l’on soit défait, il s’agit de rester fidèle à une ligne de conduite et à une morale.  Hormis ce texte fondamental qu’est la Gita, quatre penseurs célèbres ont marqué Gandhi : Léon Tolstoï, avec qui Gandhi va correspondre, Thoreau, John Ruskin et Tagore.

          Chez l’auteur d’Anna Karénine, de Guerre et paix et de Le Salut est en vous, c’est d’abord le mysticisme et la quête de spiritualité qui l’ont fasciné. Le comte russe orphelin à la sensibilité débridée et à l’esprit tourmenté et rebelle, qui un jour, après avoir goûté à tous les plaisirs de la vie, décida de changer radicalement de vie, de renoncer à ses vastes propriétés et à tous ses biens, de vivre avec les paysans et de marcher pieds nus, cet homme qui fut excommunié par l’Eglise Orthodoxe de Russie pour avoir proclamé que l’on ne tenait aucunement compte du véritable message du Christ, cet homme qui refusa le prix Nobel bien avant Jean-Paul Sartre, et tout ceci, pour suivre un code moral d’humilité et non-violence, cet homme là ne pouvait que susciter l’admiration du jeune avocat indien, épris de justice et adepte du détachement et de l’immatérialité. Tolstoï avait pleinement vécu les idées auxquelles il croyait. Il avait mis ses théories en pratique. C’était ce chemin que Gandhi voulait suivre, le chemin de l’amélioration de soi.  

 

          Ruskin était également un homme «qui mettait son argent là où était sa bouche», pour traduire littéralement une expression américaine (Put your money where your mouth is), qui signifie faire coïncider l’acte et la parole. Critique d’art et poète qui écrivit des vers d’une limpidité et d’une beauté exceptionnelles, Ruskin dilapida un héritage important pour soutenir des musées ou des fondations artistiques qu’il appréciait. Le poète idéaliste n’était pas pour autant un utopiste irresponsable, mais un réformateur lucide et déterminé. Au lieu de rêver à la révolution, commençons par obtenir des avancées sociales, des pensions pour les personnes âgées, des soins médicaux pour les plus démunis... Il était naturel que Gandhi, qui se définissait lui-même comme un «idéaliste pratique» soit beaucoup plus séduit par l’état d’esprit d’un Ruskin dans Jusqu’au dernier que par un marxisme intransigeant qui a commencé, dès le début des années 20, à se répandre dans certaines zones du Sud-Est asiatique. Ruskin mettait en avant une éthique du travail manuel, une éthique de la modestie, du partage et de la simplicité, il écrivait disait Gandhi, avec «du sang et des larmes». La lecture de Ruskin a constitué un véritable tournant dans la vie de Gandhi, qui décida alors de mettre en pratique les enseignements du poète et se retira dans une ferme avec ses partisans.

          Le troisième auteur à avoir fortement influencé le jeune Mohandas était bien sûr Henri David Thoreau, le principal représentant du mouvement transcendentaliste de la Nouvelle Angleterre. Thoreau avait du passer une nuit en prison pour avoir refusé d’acquitter des taxes à un gouvernement qu’il considérait comme illégitime puisqu’autorisant l’esclavage et conduisant une guerre impérialiste au Mexique. C’est juste après cette brève privation de liberté que Thoreau écrivit son fameux traité sur la «Désobéissance civile», qui allait servir de livre de chevet à des rebelles aux quatre coins du monde. Gandhi allait être d’autant plus sensible à cet ouvrage qu’il le découvrit dans une prison sud-africaine. Comme Thoreau, il avait été condamné pour avoir refusé de se conformer à une loi estimée inique, car contraire au principe universel de la dignité de l’homme. Là encore, ce n’est pas la pensée de Thoreau en elle-même que Gandhi a admiré, mais le fait que le rebelle du Massachussets était passé à l’acte et ne s’était pas contenté de proclamer son opposition à l’esclavage. Une idée ne vaut que si l’on est prêt à consentir des sacrifices pour la faire triompher. Par ailleurs, Gandhi a lu et apprécié Ralph Waldo Emerson, Thomas Carlyle et Mazzini.

            A l’influence de ces auteurs étrangers à la culture hindoue, il faut ajouter celle d’un célèbre compatriote et ami de Gandhi, Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature en 1913, chantre du mysticisme hindou, qui était à la fois poète, dramaturge, peintre et sculpteur, tout en étant le porte-parole des plus défavorisés. C’est Tagore qui donnera à Gandhi l’appellation de Mahatma, ou grande âme.        

        

           

 

Les explications freudiennes

 

Les différentes influences littéraires, notamment dans ce qu’elles avaient en commun, c'est-à-dire un certain jusqu’au-boutisme, une inlassable recherche d’une absolue et introuvable pureté, ces influences semblent bien plus parlantes que les tentatives psychanalytiques souvent utilisées par les exégètes pour comprendre les qualités et les défauts de Gandhi. De défauts, Gandhi n’était nullement exempt. « Bapu », le père de la nation, fut un très mauvais père pour ses enfants. Autoritaire, têtu, inapte à ressentir leur désarroi. Il refuse de les scolariser dans les collèges traditionnels craignant que leur esprit soit perméable aux moeurs occidentales, les initie de force au travail manuel. L’un de ses fils deviendra délinquant, affairiste et n’hésitera pas à utiliser le nom de son père et sa réputation de sainteté pour plumer les faibles d’esprit et gruger les gogos. Harilal se convertira même à l’Islam pour embarrasser son père, qui l’accusa aussitôt d’être un alcoolique et un raté, et dira ne plus le considérer comme son fils. Lorsque le frère de Harilal, par pitié, lui prêtera de l’argent pour le soutenir, Gandhi chassa violemment son deuxième fils de la maison familiale. Comment expliquer cette attitude si intransigeante de Gandhi envers ses enfants? Certains analystes feront appel à la théorie freudienne, et attribueront ce manque de tolérance au fait que Gandhi n’ait jamais réussi à intégrer la sexualité dans sa philosophie et son mode de vie. Selon la vieille coutume indienne, Gandhi avait été marié à 13 ans, ses parents ayant choisi pour lui la jeune Katsurbai,   A quinze ans, il avait l’habitude de passer des heures à masser son père pour alléger les souffrances de celui-ci. Un soir, fatigué de cette tâche, il s’en déchargea sur son oncle et alla rejoindre son épouse Katsurbai et lui fit l’amour pendant des heures. Et c’est pendant que Mohandas épanchait ses désirs sexuels que son père mourut. Jamais Gandhi ne se pardonnera d’avoir cédé à la concupiscence, d’autant plus que l’enfant qui avait été conçu ce soir là allait mourir durant l’accouchement, mort que Gandhi croira être une punition divine. Toujours est-il que Gandhi traînera sa vie durant une méfiance malsaine vis à vis de la chose sexuelle et il était facile pour les psychanalystes d’établir un lien avec son intransigeance à l’encontre de ses enfants. A l’âge adulte, il fera voeu de chasteté (brahmacharya) et fera inlassablement campagne contre l’usage des moyens de contraception, considérant que l’unique objet de l’acte sexuel est la reproduction. Autre défaut gandhien, un certain simplisme qui était le pendant de la candeur et de la certitude d’avoir raison. Ainsi, à peine un tremblement de terre avait-il dévasté la ville de Bihar que Gandhi disait y voir une punition divine, un message envoyé par Dieu pour dire son opposition à la discrimination à l’encontre des intouchables. On est à mille lieux de l’esprit des Lumières ! A milles lieux du rationalisme ! Son ami Tagore se dira d’ailleurs effaré par tant de naïveté. Simplisme encore lorsqu’au beau milieu de la seconde guerre mondiale, Gandhi prend naïvement sa plus belle plume pour écrire à Adolf Hitler et l’implorer, «au nom de l’humanité» de cesser le combat ! 

 

En dépit de ses innombrables défauts, le frêle leader des indépendantistes de l’Inde a démontré au monde entier qu’une solide détermination appuyée sur des principes éthiques et moraux intangibles était susceptible de vaincre des forces militaires et politiques aguerries. Gandhi, c’est beaucoup de naïveté certes, mais c’est aussi l’intelligence pure contre l’impérialisme dur. Rien ne prédisposait cet homme à mener des foules. Et pourtant, sans jamais élever la voix, sans intimider personne, il réussit à entraîner l’adhésion de ses centaines de millions de compatriotes qui sans lui, auraient vite succombé aux sirènes de la violence et de l’irrédentisme. C’est donc un pessimiste actif, un idéaliste pratique, un lecteur de Tolstoï et de Ruskin qui a réussi ce formidable défi de réaliser dans un si vaste pays une décolonisation pacifique, de parvenir à l’autodétermination sans rompre définitivement les liens avec la puissance coloniale. Il voulait unir toutes les composantes de la nation, les communautés hindoues et musulmanes autour d’un même projet politico-social susceptible de conduire l’Inde sur le chemin de la démocratie et de la justice sociale. Au pays des castes, Gandhi rêvait d’une société égalitaire et démocratique. A ceux qui, drapés dans leurs préjugés ancestraux méprisaient les intouchables, il opposait une tolérance posée et réfléchie. Si l’on prend la peine de se pencher sur la formation intellectuelle et les influences qu’a subies Gandhi, on se rend vite compte que des millions de ressortissants indiens doivent beaucoup, et sans le savoir, à des écrivains nés en Russie ou en Nouvelle Angleterre.

                                                                                                                   

                                                                                                                                                                       Karim Emile Bitar

  

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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