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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

POLITIQUE DE FRANCOIS MAURIAC

 

 

par Violaine MASSENET

 

 

 

La politique a marqué chaque étape de la vie du grand écrivain. Après avoir connu quelques fluctuations, il s’est jeté à corps perdu dans la Résistance et surtout dans le combat anticolonialiste, qui a fait de lui l’une des grandes consciences de l’après-guerre.

 

 

La rencontre entre François Mauriac et la politique remonte à l'enfance. Lors d'un déjeuner familial, son oncle Louis, homme intègre et fantasque, entendant évoquer une fois de plus la culpabilité de Dreyfus, se lève et quitte la table. Mauriac a six ans. Bien des années plus tard, il se souviendra du silence pesant qui suivit cet esclandre et du malaise qu'il avait alors ressenti. Dans le droit fil de la pensée de son père, disparu trop tôt, et dont les cahiers intimes révèlent les ardentes convictions républicaines, il évoque en 1951 « le criminel détournement de la conscience catholique » qui a marqué l'affaire Dreyfus (La Pierre d’achoppement). Pour lui, ce drame national est la référence historique et personnelle majeure puisque, d'emblée, il pose la question du comportement des catholiques à l'égard de la vérité et celle du sursaut individuel devant les frénésies collectives. 

Il y aura ensuite la rencontre avec Le Sillon de Marc Sangnier et la tentative (la tentation ?) d'adhérer au courant social-chrétien. Sangnier a réussi à éveiller en lui une mauvaise conscience qui ne s'endormira plus. La rupture interviendra en 1907: le caractère mauriacien est rebelle aux embrigadements. Mais dans ses Mémoires politiques, il reconnaîtra sa dette : « Le Sillon ne m'en avait pas moins donné dès mes dix-huit ans cette vue simple et nette qui, trente années plus tard, devait me faire prendre parti contre le général Franco et contre la hiérarchie espagnole, d'abord pour le peuple et le clergé basque, puis pour le prolétariat d'Espagne - et cela en tant que catholique et parce que catholique ».

Troisième étape de sa prise de conscience : la guerre de 1914. On le sait, François Mauriac a tout tenté pour participer au combat. Mais il a dû se contenter du rôle ingrat d’ambulancier. La confrontation avec l'horreur quotidienne le pousse à se forger une vision critique de l’Histoire, proche du nihilisme. Spectateur engagé, il se fait le dénonciateur acerbe de la « tricherie commune » (Journal d’un homme de trente ans). Il condamne avec virulence les déclarations cocardières, les enthousiasmes de commande et l’aveuglement patriotique. « Si je n’étais pas né chrétien, confie-t-il à sa jeune, je me ferais anarchiste ».

 

CROIRE QUE TOUT PEUT ÊTRE SAUVÉ

 Quelques années plus tard, pourtant, il amorce un revirement aussi soudain que surprenant. Ses chroniques du Gaulois le montrent sous les traits d’un conservateur bon teint. Si la guerre a élargi son expérience de la vie, il ne semble pas voir les mouvements sociaux d’alors, en particulier les grandes grèves de 1919 autrement qu’à travers les lunettes du conformisme le plus bourgeois. Il s'en expliquera plus tard dans une version non retenue des Maisons fugitives: « Jusqu'à cinquante ans, ma révolte ne s'est manifestée qu'à travers des personnages imaginaires. Il sont nés à mon insu de cette résistance intérieure ». À l’époque, il n’ose être vraiment lui-même qu’à travers la fiction.

Contrairement à ce qu'il a souvent prétendu, notamment dans ses Nouveaux mémoires intérieurs, Mauriac a fluctué considérablement sur le plan politique, surtout entre 1930 et 1935, période de tous les dangers et de tous les malentendus. En cette dernière année, il couvre pour Le Journal la visite à Rome de Pierre Laval, qu'il admire. Il rencontre Mussolini dont le pouvoir charismatique le trouble. Ces incertitudes et ces contradictions vont s'estomper bientôt, lors de la brutale agression de l'Italie contre les Turcs. Il reprend goût à la lutte politique, qui se confond à nouveau pour lui, comme dans sa jeunesse, avec l’espérance chrétienne. Ne proclame-t-il pas lors d'une conférence de septembre 1935 à la Société européenne de la culture : « Faire de la politique, c'est croire que tout peut être sauvé » ? Dans Le Figaro, il consacre un texte vengeur aux bombardements des villages éthiopiens par les « escadrilles civilisées ».

Lors de l'été 36, François Mauriac va prendre le virage radical qui fera de lui l’un des grands témoins du XXème siècle. Comme son ami Georges Bernanos, la guerre d’Espagne lui en fournit la dramatique occasion. Le sac de Badajoz par une colonie franquiste et le massacre de ses défenseurs sont les détonateurs de cette prise de conscience : « La guerre civile espagnole fut à la fois pour moi un aboutissement et un point de départ. J'étais en route dans cette direction depuis mon adolescence sillonniste ». Il précise ailleurs : « Je l’aurais vécue à une profondeur que je suis seul à pouvoir mesurer. Tout le drame du catholicisme s'y trouvait impliqué » (Nouveaux mémoires intérieurs). Pour l'essentiel, dans cette recherche de la vérité, François Mauriac se rallie systématiquement à une certaine conception de la dignité de l'homme qu’il s’est forgée autant par son expérience personnelle que par sa lecture assidue des Évangiles, de Montaigne et de Pascal. C'est pour cette raison qu'il dénonce le racisme. C'est aussi pour cela qu’il garde ses distances avec le Front populaire. Avant tout, il cherche à préserver son indépendance. Cette attitude s’appuie sur sa foi de croyant, elle émane d'une « âme qui n'appartient à personne ».

S’il se bat pour le peuple basque, c’est à cause du bombardement de Guernica (avril 1937), centre spirituel de la province, par la légion nazie Condor. Mauriac signe alors le Manifeste pour le peuple basque et rédige, le 17 juin 1937, un article au vitriol sur l'injustice meurtrière dont ont été victimes une communauté et une culture. En 1938, Mauriac s'en tient à sa ligne de conduite: absence de dogmatisme mais aussi perplexité douloureuse devant la loi de la guerre et, durant tout l'été 39, il participe avec efficacité à l'accueil des réfugiés espagnols en France.

 

 

UNE « DISSIDENCE INSPIRÉE »

 Après le naufrage de 1940, Mauriac continue à tenir ses chroniques au Figaro et à Paris Soir. Il rédige les premières ébauches de son célèbre Cahier noir. Le temps d’une petite valse-hésitation et son choix est fait. Il se méfie du nouveau régime. Dès le 24 juin, c’est-à-dire six jours après l’appel de Londres, il salue « L'étoile du général de Gaulle ». À partir de juillet, il est systématiquement attaqué par la radio allemande et par les intellectuels d'extrême-droite qui lui reprochent ses prises de position au moment de la guerre d'Espagne et l’immoralité de ses romans. Réfugié dans sa Querencia de Malagar, il assiste, désespéré et impuissant, à la promulgation du statut des juifs, le 3 octobre 1940. C'est l'occasion pour lui de se rapprocher à nouveau de Marc Sangnier et de témoigner son ardente sympathie à ceux que le régime de Vichy exécute.

Bientôt, au moment où son roman le plus politique, La Pharisienne, est enfin autorisé apparaître, déchaînant la haine des milieux collaborationnistes, Mauriac apprend à Radio-Paris l'envoi de 5.000 juifs étrangers vers les camps de concentration. Il écrit à son fils Claude : « Je suis tombé à genoux et j'ai pleuré. C'était la police française qui opérait ». Les attaques contre l'écrivain se multiplient : Mauriac est présenté comme un agent de désintégration, hanté par le sexe et les maladies. Elles dureront jusqu'en 1942 et Mauriac échappe de justesse à la Gestapo. Cela ne l'empêche pas de publier dans Le Figaro littéraire des articles où il fait preuve de « dissidence inspirée » selon la belle expression de Jean Touzot.

Pendant l'hiver 1943, sur avis de la Résistance, Mauriac est forcé de se réfugier dans l’appartement parisien de Jean et Marguerite Blanzat, rue des Arènes, où il restera jusqu'en avril 1944. C'est à ce moment qu'il achève son Cahier noir, publié clandestinement aux éditions de Minuit sous le pseudonyme de Forez. Trois ans de réflexion et de révolte pour aboutir à cet opuscule magistral que Pierre Brossolette portait sur lui le jour de son arrestation. Manifeste d'une âme hantée par le silence de Dieu et cri d’amour pour la patrie humiliée. Exhortation lucide à la conscience individuelle, refus d'un ordre indigne, appel à une vie plus libre et plus haute, tout concourt à l'efficacité politique et spirituelle de ce manifeste de la Résistance.

Les années d'après-guerre le déçoivent. Il est choqué par les excès de l'épuration et plaide la clémence pour les ennemis d’hier, Henri Béraud, prix Goncourt avec Le Martyre de l’obèse, et Robert Brasillach, auteur de plusieurs romans à la délicatesse giralducienne. Tous deux, à des degrés divers, se sont compromis avec l’occupant. Béraud est gracié mais Brasillach, lui, n’échappe pas au peloton d’exécution, malgré les efforts de Mauriac pour le sauver. Avant de mourir, le condamné adressera à cet homme qu’il haïssait jusque-là des lettres admirables. François Mauriac ne renie pas pour autant son engagement fondamental. Il se refuse simplement à transformer les collaborateurs en victimes et entend se garder d'exercer une vengeance précipitée sous couvert de rendre la justice. Là encore, pour lui; la morale passe avant la politique. En 1952, le jury du prix Nobel le couronnera, non pour son action d’homme public mais pour son œuvre littéraire, saluant « l'analyse pénétrante de l’âme et l'intensité artistique avec laquelle il a interprété, dans la forme du roman, la vie humaine ».

 

LE COMBAT ANTICOLONIALISTE

 À la fin de cette année-là, averti de la gravité de la situation marocaine par son ami Robert Barrat, Mauriac rencontre Louis Massignon, l’illustre arabisant dont il se sent si proche, par l’âge et par la formation spirituelle. Au comité France-Maghreb, il s'engage résolument en faveur d'un Maroc libre, choisissant de jeter son prix Nobel dans la bataille et de se dresser contre ce qu’il appelle « l'injustice établie ». Sur cette lancée, il intègre l’équipe d’un nouveau journal, L’Express, animée par Jean-Jacques Servan-Schreiber et par Françoise Giroud. Entre le vieil écrivain « recru d’épreuves » et ces jeunes gens enthousiastes, le courant passe. Son Bloc-notes égratigne les mœurs politiques de la IVème république et nous offre des portraits inoubliables des puissants du jour. Seul Pierre Mendès France est épargné par sa plume virtuose et cruelle. Il le soutient activement dans ses entreprises de décolonisation.

Durant ces années qui voient la défaite de Dien Bien Phu (mai 1954) et le début de la guerre d’Algérie (novembre 1954), Mauriac ne cesse de dénoncer des tabous tels que la violence et la corruption coloniales. Journaliste, il se veut avant tout le témoin d'un procès éternel contre l'injustice et le mensonge. S'il écrit, c'est pour déposer à la barre sanglante de l'Histoire au nom de sa conscience. Chez lui, combat politique et combat spirituel se rejoignent. Mais il n'est pas qu'un formidable témoin, il est aussi plus subtilement un guetteur, épiant les « signes d'un retour à l'humain ». C'est cette même position morale qui, après Mendès, le poussera à soutenir de Gaulle après son retour au pouvoir. S'il a tant loué l’un et l'autre, c'est parce qu'ils ont incarné une image de l'homme d'État fondé sur le refus des compromis médiocres et ont fait prévaloir leur volonté sur leur passion.

Dernier combat : confronté aux événements d'Algérie, Mauriac puise dans sa foi la force de s'élever contre la torture Dans une méditation douloureuse et brûlante intitulée Imitation des bourreaux de Jésus-Christ, c’est l’État tortionnaire et non plus seulement l'État policier qu’il dénonce lors de l'allocution de clôture de la Semaine des intellectuels catholiques, à Florence, en novembre 1954. À dater de l'automne 55, il s'investit de plus en plus dans le drame algérien qu'il commentera jusqu'en 1958. Dès février de cette année-là, il est convaincu que seul de Gaulle peut désormais dénouer la situation. Dès lors, sa vision de la politique confond avec celle du gaullisme. Pour lui, Charles de Gaulle est à la fois l'homme du destin et l'homme de la grâce, le garant de l'unité du pays. Ses prises de position passionnées le conduisent à quitter L’Express pour Le Figaro littéraire, qui accueille désormais son Bloc-Notes. Dès lors, même s'il n'a rien d'un « godillot », son engagement coïncide étroitement avec son attachement à la personne du général de Gaulle. Il lui consacre une hagiographie (De Gaulle,Grasset, 1964) qui lui vaut une brillante réplique du mousquetaire Jacques Laurent dans son Mauriac sous de Gaulle (La Table ronde, 1964).. 

À plus de 80 ans, c'est de la fiction qu'il attend désormais l'issue libératrice. Le témoin vigilant, un moment désarçonné par la contestation étudiante à laquelle il est resté sourd, s'efface derrière l’écrivain et le poète, seuls capables selon lui, comme le montre son ultime chef-d’œuvre, Un Adolescent d’autrefois, de tenir tête à la mort qui s’approche.

 

Violaine MASSENET

 

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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