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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

ZOLA LE REPUBLICAIN INCOMMODE

 

 

par Henri MITTERAND

 

Romantique et positiviste, Zola a choisi de bonne heure l’idéal républicain. Il a mis son talent foisonnant au service d’une morale intransigeante, qui a fait de lui la cible privilégiée des divers gouvernements. Mais le coup de génie de « J’accuse ! », qui marque sa fracassante irruption dans l’affaire Dreyfus, fait de lui le champion de la justice, de la dignité de l’homme et d’une nouvelle idée de la République.

  

Retenons, pour comprendre la multiplicité et la continuité des interventions de Zola dans la vie politique de son temps, les deux sources de sa personnalité intellectuelle : l'ascendance romantique, issue de ses lectures d'adolescence - l'école de Hugo et de Michelet -, et la formation positiviste, acquise notamment lors de son passage à la librairie Hachette, de 1862 à 1866 - à l'école de Taine et de Littré.

 SOUS LE SECOND EMPIRE

La seconde a corrigé la première, sans la détruire. La première lui a donné son attachement aux idées de liberté et de justice, son goût de l'engagement dans les affaires publiques et son refus des censures politiques et religieuses ; la seconde y a ajouté la conviction que toutes les vérités sont bonnes à chercher et à dire, sur le corps et sur la société, sans souci de la moralité institutionnalisée ni des prudences politiques. Elles lui ont donné en commun une admiration sans borne pour Balzac. Elles expliquent toutes les deux que Zola ait choisi très tôt l'idéal républicain, et aussi que sa plume se soit révélée, disons, encombrante, pour le régime impérial déclinant, mais aussi pour certains gouvernements de la IIIème République.

La loi du 2 mai 1868, qui supprimait l'autorisation préalable et le système des avertissements, a permis l'éclosion de nombreux journaux d'opposition. C'est une aubaine pour Zola, qui ne vit que de sa plume, et à qui la hardiesse de ses premiers romans et de ses articles de critique littéraire et artistique ferme la porte des grands journaux, que ceux-ci soient conservateurs ou libéraux. Il sera engagé successivement par La Tribune, auquel collaborent Eugène Pelletan et Jules Ferry, par Le Rappel, qui est le journal des familiers de Hugo, à l'opposition plus virulente que celle de La Tribune, et par La Cloche, fondé à l'imitation de La Lanterne, d'Henri Rochefort.

Dans l'orchestre de cette nouvelle presse, où l'on entend tous les tons de l'agitation anti-bonapartiste, Zola tient sa partie, qui n'est pas celle des éditoriaux, ni des programmes électoraux, mais celle de la chronique d'actualité ou de mœurs. Pendant les trois dernières années du Second Empire, il va multiplier les causeries satiriques, amusées ou indignées, sur les thèmes favoris de l'opposition: le rappel des origines sanglantes du régime, la dénonciation du système dictatorial, le tableau des brutalités de la répression anti-ouvrière - lors des grèves de La Ricamarie, d'Aubin et du Creusot -, opposées aux dissipations de la société impériale, la critique des dépenses militaires, des débauches de mondanités, de la spéculation immobilière, du cléricalisme, l'annonce d'un écroulement à brève échéance, dans la honte et dans le sang.

Prenons conscience des proportions. Le jeune Zola n'est pas un de ces ténors dont le régime redoute les philippiques, un Gambetta ou un Rochefort. Au surplus, il n'est candidat à rien, à la différence de beaucoup de ses confrères. Sa voix ne passe pas inaperçue pour autant. En plein début de guerre, son avant-dernier article dans La Cloche, le 5 août 1870, dans lequel il exhorte à mots couverts les soldats du front à se battre non pour l'Empire, mais pour la République, lui vaut d'être inculpé pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement ». Et le premier roman du cycle des Rougon-Macquart, La Fortune des Rougon, une œuvre sur la résistance au coup d'État de décembre 1851, qui a commencé de paraître dans Le Siècle le 28 juin 1870, donne à l'opposition républicaine l'appoint littéraire qui lui manque depuis la lointaine publication des Châtiments.

 

AU NOM D’UNE « RÉPUBLIQUE DES HOMMES SUPÉRIEURS »

 L'Empire tombe le 4 septembre 1870 ; lui succède un régime que la majorité monarchiste empêchera jusqu'en 1875 de se déclarer pleinement républicain. Zola est de nouveau rédacteur à La Cloche, où il assure la chronique parlementaire. Il frappe à coups redoublés sur les leaders monarchistes, et soutient Thiers, non sans l'avoir mis en garde, pendant les semaines de la Commune, contre une reconquête militaire de Paris - « Vous aurez du sang jusqu'aux genoux ! » --, ni s'être élevé contre les exécutions et les déportations de prisonniers communards. L'Ordre moral finira par le faire taire : il sera pratiquement exclu de la presse parisienne de 1873 à 1876.

Le maréchal de Mac- Mahon, vaincu de Sedan et vainqueur de la Commune, qui a remplacé Thiers à la Présidence, se démet, puis se soumet, à la suite de la victoire républicaine aux élections législatives de 1877. On pourrait penser que Zola, collaborateur, à partir de 1876, de deux journaux appartenant à la mouvance gambettiste, Le Bien public et Le Voltaire, va servir par sa plume les reconstructeurs de la République, dont plusieurs, Gambetta, Ferry, Clemenceau, Ranc, Lockroy, sont ses anciens confrères de la presse d'opposition à l'Empire. Surprise ! C'est sur eux qu'en 1880, entré au Figaro après s'être fâché avec Le Voltaire, il envoie ses premières salves. Et ses tirs font mal, parce qu'il n'est plus le journaliste débutant de l'avant-guerre , mais l'auteur illustre de L'Assommoir, de Nana et de la campagne « naturaliste ».

Changement de camp ? Nullement. En réalité, Zola, qui depuis dix ans a observé les concurrences d'ambitions, les brigues électorales, la rhétorique des proclamations et des promesses, les rivalités de partis et de leaders, la suprématie des carrières individuelles sur les intérêts généraux, la valse des combinaisons parlementaires, ne peut se retenir de laisser exploser son irritation. Son vieux positivisme, rebaptisé « naturalisme », le fait s'impatienter devant les jeux des comités et des partis, et rêver d'une République des « hommes supérieurs ». C'est au nom de cette République des intelligences et de l'unité nationale qu'il exécute les « trente-six républiques », les « boutiques républicaines » : l'« opportuniste », « l'intransigeante », la « romantique », la « doctrinaire », la « pédagogique », et toutes les autres. Derrière chacune d'elles, il y a un nom, facile à reconnaître « un homme politique qu'il faut encenser ». La charge est rude.

Union nationale et pouvoir fort... Zola verserait-il dans le révisionnisme, ou dans l'embourgeoisement ? Pas vraiment. Quelques années plus tard, il traitera le général Boulanger de «  pieu surmonté d'un chapeau galonné et empanaché » - il est vrai aussi qu'il ne verra en face du général que des « nullités politiciennes ».. Laissons ce dernier détail. Sentimentalement, Zola reste un homme de gauche : horreur de la dictature, mépris de l'argent et de la spéculation, compassion fraternelle pour les misères populaires, ouverture aux luttes ouvrières, attente confiante d'une société plus juste, critique des dogmes et de leurs clercs. Mais il est d'autant plus déçu et exaspéré de voir les hommes de la gauche républicaine se montrer aussi conservateurs et aussi répressifs que leurs adversaires en matière de morale littéraire. Gambetta a été à deux doigts d'interdire Nana. Le gouvernement de 1885 interdira la représentation du drame tiré de Germinal et laissera condamner à la prison pour outrage aux bonnes mœurs, Louis Desprez, le jeune auteur d'un roman de paillardises rurales, Autour d'un clocher. Déjà phtisique, Desprez en mourra - et Zola clouera au pilori, dans un premier « J'accuse ! », les hiérarques de cette justice puritaine. Aussi longtemps que la République refusera de libérer pleinement la création, il se gardera, pour sa part, la liberté de lui en faire honte.

 

LE COUP DE GÉNIE DE « J’ACCUSE ! »

 Encombrant, oui. Avant Sedan, pendant et après la Commune, sous Mac-Mahon, sous Ferry... Au nom de la vérité, de la justice, de la raison, et de la liberté. Mais l'on n'avait encore rien vu. Restait à venir le temps de Drumont, de La France juive, de Méline, de Félix Faure, de l'affaire Dreyfus - et de « J'accuse ! ». La IIIième République, toujours, mais dans ses jours les plus noirs, dépassés seulement par ceux de juin 1940.

Je veux seulement souligner quelques-uns des traits marquants de « J'accuse ! », publié dans L'Aurore du 13 janvier 1898, au surlendemain de l'acquittement, par le Conseil de guerre, du commandant Esterhazy, véritable auteur du document d'espionnage pour lequel un premier Conseil de guerre avait condamné le capitaine Dreyfus en décembre 1894, depuis lors dégradé et déporté en Guyane. Et d'abord, le choix de Zola par les défenseurs de l'innocent. Ils se tournent vers lui précisément parce qu'il n'en est pas à son coup d'essai. Parce qu'aucun autre que lui n'a une pareille expérience ni un pareil talent de la polémique, de l'intervention en tornade soudaine. Parce qu'il a acquis un statut littéraire à nul autre semblable. Et parce qu'il n'a peur de personne, étant indépendant de tous et de tout.

En second lieu, la stratégie choisie : un coup de génie, encore une fois dévastateur pour les hommes du pouvoir. L'étouffement de l' Affaire – « Il n'y pas d'affaire Dreyfus », clamait le président du Conseil Méline - n'aura pas lieu, parce que Zola, délibérément et lucidement inculpable du délit de diffamation, enferme le gouvernement dans un dilemme infernal : ou ne pas poursuivre et s'exposer à la révolte de la haute armée, ou poursuivre, et offrir à Zola et à Me Labori, son talentueux défenseur, la tribune publique d'un procès d'assises.

Le succès, enfin. On ne dira jamais assez le retentissement politique et moral de « J'accuse ! » et du procès Zola. L'Affaire est réveillée. Zola sera condamné, mais le piège s'est refermé sur les hommes du mensonge et de la peur, et sur ceux de l'ignominie antisémite. Après le suicide du commandant Henry, dont le procès a contribué à mettre au jour les faux, la révision du jugement de 1894 est devenue inéluctable : « J'accuse ! » a ouvert la voie à la Cour de Cassation, qui fait libérer Dreyfus en juin 1899. Il l'a ouverte aussi à une nouvelle conception de l'Etat républicain : celle de la « Défense républicaine », d'où sortiront les lois de 1902 et de 1905 sur l'essor de la laïcité et sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat - et, aussi bien, la mise hors d'état de nuire, momentanée, de l'antisémitisme français.

Lorsque Zola meurt en 1902, il lègue au siècle qui s'ouvre les espoirs d'un évangile moderne, dont les titres de ses derniers romans offrent l'emblème: Fécondité, Travail, Vérité, Justice. Utopie cruellement démentie par l'histoire du siècle. Au moins, de La Fortune des Rougon à L'Assommoir, à Germinal, à Paris, à La Vérité en marche, avait-il contribué à lester la République d'une intransigeante moralité politique et sociale - contre les pusillanimités ou les compromissions des républicains eux-mêmes. Tant il est vrai que l'incommodité des poètes peut souvent réorienter ou aiguillonner les hommes politiques.

 

Henri MITTÉRAND

Professeur à l'Université Columbia

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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