ECRIVAINS FRANCAIS ET DESTINEES DU LIBAN

 

par Khair-Eddine A.-W. EL HINDY

 

promotion Robespierre 1970

 

 

                Cet article a été initialement publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l'ENA

 

    

 

        L’année 1683 a vu l’échec du deuxième siège de Vienne par les Turcs. Les deux siècles et demi qui suivront verront le reflux de l’Empire ottoman et la montée en puissance de l’Europe. Le système né de la Paix de Westphalie (1648) gouvernant désormais l’Europe occidentale, les ambitions territoriales y sont bridées et l’appétit de conquête de ses principales Puissances est canalisé vers l’Extérieur. A mesure de son déclin, l’Empire ottoman leurs apparaît une proie de plus en plus facile et tentante.

     Peu de temps après la conquête de l’Algérie, se souvenant du Congrès de Vienne, Lamartine, qui sera ministre des Affaires Etrangères en 1848, écrit dans son «Voyage en Orient» publié en 1835:

  «Dans le cas de la chute de cet empire, soit par une révolution à Constantinople, soit par un démembrement successif, les Puissances européennes prendront chacune, à titre de protectorat, la partie de l’empire qui lui sera assignée par les stipulations du congrès; que ces protectorats, définis et limités, quant aux territoires, selon les voisinages, la sûreté des frontières, l’analogie de religions, de mœurs et d’intérêts […] ne consacreront que la suzeraineté des Puissances. Cette sorte de suzeraineté définie ainsi, et consacrée comme droit européen, consistera principalement dans le droit d’occuper telle partie du territoire ou des côtes, pour y fonder, soit des villes libres, soit des colonies européennes, soit des ports et des échelles de commerce […] Ce n’est qu’une tutelle armée et civilisatrice que chaque Puissance exercera sur son protectorat; elle garantira son existence et ses éléments de nationalité, sous le drapeau d’une nationalité plus forte»

 Mettant à profit le système des «Capitulations» par lesquelles dès 1569 le Sultan Selim II au faîte de sa gloire, accordait à ses sujets non musulmans une juridiction et un statut personnel particuliers, sous l’égide du Roi de France, à l’époque Charles IX, pour ce qui concerne les Chrétiens romains; la France y trouvera la faille pour élargir son influence dans les confins levantins de l’Empire; préparant ainsi son démembrement et le partage de ses dépouilles, si possible à son profit et au détriment de l’Angleterre, au moment propice. 

La majeure partie de la production littéraire française concernant le Proche Orient en général et le [mont] Liban en particulier, s’inscrit dans ce cadre de pensée et cette stratégie permanente.

 Exposant comment «pacifier» signifie pour les pasteurs anglicans acheter des «conversions», Gérard de Nerval décrit la compétition au Kesrouan de ceux-ci avec les moines, aboutissant à des troubles civils; et conclut: 

            «Au fond, ces peuples s’estiment entre eux plus qu’on ne croit, et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. Tourmentés et excités, soit par les missionnaires, soit par les moines dans l’intérêt des influences européennes, ils se ménagent à la manière des condottieri d’autrefois, qui livraient de grands combats sans effusion de sang. Les moines prêchent, il faut bien courir aux armes; les missionnaires anglais déclament et payent, il faut bien se montrer vaillants; mais il y a bien au fond de tout cela doute et découragement. Chacun comprend déjà ce que veulent quelques Puissances de l’Europe, divisées de but et d’intérêt et secondées par l’imprévoyance des Turcs. En suscitant des querelles dans les villages mixtes, on croit avoir prouvé la nécessité d’une séparation entre les deux races autrefois unies et solidaires. Le travail qui se fait en ce moment dans le [mont] Liban sous couleur de pacification consiste à opérer l’échange des propriétés qu’ont les Druses dans les cantons chrétiens contre celles qu’ont les Chrétiens dans les cantons druses. Alors plus de ces luttes intestines tant de fois exagérées; seulement on aura deux peuples bien distincts, dont l’un sera placé peut-être sous la protection de l’Autriche, et l’autre sous celle de l’Angleterre. Il serait alors difficile que la France recouvrât l’influence qui, du temps de Louis XIV s’étendait également sur la race druse et la race maronite.

Grâce à l’imagination bouillante des moines italiens, ce combat contre les mûriers avait pris peu à peu les proportions d’une croisade. […]

«Mais le [mont] Liban et le Carmel sont l’héritage des croisades: il faut qu’ils appartiennent, sinon à la croix seule, du moins à ce que la croix symbolise, à la liberté.»

 

Le Vicomte de Vogüé, beaucoup plus réfléchi, mesuré et serein que ne le sera Barrès (qui mettra sa plume admirable au service de passions partisanes et d’intérêts sectaires) évoque en 1865 «la sauvage et héroïque figure de l’évêque Tobie, menant ses ouailles au combat [et celle du] clergé qui avait lu, je le crains, les Macchabées plus volontiers que l’Evangile». […]

             «Je me prends à penser parfois dans ce milieu si nouveau, que telle devait être l’atmosphère de notre XVI° siècle et de nos guerres de religions; […] je comprends mieux tout ce qui m’étonnait dans les récits fiévreux de Montluc ou de d’Aubigné. […] tant il est vrai que le temps ne coule pas d’une façon uniforme, qu’il se distribue inégalement dans l’espace, […] dans ce cycle éternel où tourne l’histoire.

D’ailleurs, il ne faut pas trop prendre au tragique toutes ces effervescences, et ne pas donner un sens trop absolu à l’emphase des mots. Dans ce pays, on appelle volontiers «guerre» un coup de fusil et «massacre» un coup de couteau. […]

On peut se figurer combien est pénible et délicate la situation de nos représentants vis-à-vis de cette clientèle exigeante et séduisante, gâtée en d’autres temps par les absolutions qu’une partie de l’opinion et de la presse donnait chez nous à toutes ses folies; et sachant à merveille enguirlander les récriminations les moins fondées sous des chatteries et des caresses, exagération de son réel attachement pour la France». 

Charles de Gaulle, qui ouvrira plus tard le chapitre de ses Mémoires de Guerre intitulé l'Orient par ces mots: «Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples», sera le premier à rompre avec ce système de pensée . 

Commandant à l’État-major du Levant, la «corvée» lui échoit de présider la cérémonie de fin d’année scolaire 1931 à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il y puisera l'occasion de marquer son passage au Levant. Voici comment Gabriel Bounoure, alors Inspecteur général de l'Enseignement au Levant, décrit l'événement en témoin autorisé, dans une lettre adressée en 1965 à Jean Lacouture, biographe du Général.

             "C'était à l'occasion d'une distribution des prix. Je vis se dresser et faire deux pas vers le public un grand diable de comandant tout de blanc vêtu, porteur d'un grand sabre; et de qui nous n'attendions rien qu'un redoublement d'ennui. Il prit la parole et alors, toutes les lourdeurs instantanément reculèrent. Nous entendîmes des idées neuves et rares s'inventant à chaque seconde... L'appareil du langage, manié par lui, s'élevait au dessus des contingences et des facticités, ouvrant largement le domaine du vouloir libre, de l'énergie humaine capable d'infléchir la puissance énorme de l'Histoire» 

Voici quelques passages de ce que disait ce «grand diable porteur de sabre» à une génération de Libanais dont le malheur - et partant, celui du Liban, - aura été de ne point l'avoir entendu: 

            "Le dévouement au bien commun, voilà ce qui est nécessaire, puisque le moment est venu de rebâtir. Et justement pour vous, jeunesse libanaise, ce grand devoir prend un sens immédiat et impérieux, car c'est une patrie que vous avez à faire. Sur ce sol merveilleux et pétri d'histoire, appuyés au rempart de vos montagnes, liés par la mer aux activités de l'Occident, aidés par la sagesse et par la force de la France, il vous appartient de construire un État. Non point seulement d'en partager les fonctions, d'en exercer les attributs, mais bien de lui donner cette vie propre, cette force intérieure, sans lesquelles il n'y a que des institutions vides. Il vous faudra créer et nourrir un esprit public, c'est à dire la subordination volontaire de chacun à l'intérêt général, condition sine qua non de l'autorité des gouvernants, de la vraie justice dans les prétoires, de l'ordre dans les rues, de la conscience des fonctionnaires. Point d'État sans sacrifices: d'ailleurs c'est bien de sacrifices qu'est sorti celui du Liban.

"...Oui, la jeunesse libanaise qui demain sortira d'ici sera bien préparée à sa tâche nationale. Marchant sur les traces de ses aînés […] résolue à la discipline et au désintéressement, liée à la France par toutes les voies de l'esprit et du cœur, cette élite sera le ferment d'un peuple chargé, dorénavant, des lourds devoirs de la liberté."

 Ce discours sacrifie à peine aux courtoisies diplomatiques indispensables. Il rompt avec le comportement de ceux qui prenaient le Mandat pour leur apanage: Payant sur le bien d’autrui le prix de la neutralité bienveillante de la Turquie kémaliste dans la guerre imminente, ils lui cèderont en 1939 le Sandjak d’Alexandrette, refuge de milliers d’Arméniens, avec Antioche, première Rome de la Chrétienté naissante et toujours siège théorique de tous les Patriarcats d’Églises autocéphales d’Orient. La cession de ce territoire, confié sous mandat à la France, entraînait ainsi le Gouvernement de la République à commettre un acte de forfaiture.

 Puisse la génération montante placer son action réfléchie au service du Pays dans la perspective de l’Histoire, qui est un recommencement sans fin et toujours tragique.

 

Khair-Eddine A.-W. El Hindy

 

                  

 

copyright : ENA Mensuel, AAEENA

 

 

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