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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

DICTIONNAIRE DES ECRIVAINS

 

 LATINO-AMERICAINS VUS DE PARIS

 

 

par François Broche

 

 

L’Amérique latine est le continent du rêve et de la folie.

Octavio Paz

 

L'autre événement de 1968, c'est le « boom » de la littérature latino-américaine qui embrasa l'Espagne et s'étendit à l'Europe entière tout au long des années 1970. L'année précédente, le public hispanophone (300 millions de lecteurs potentiels) avait eu l'attention fortement attirée par la publication de Cent Ans de solitude du Colombien Gabriel Garcia Marquez ; toujours en 1967, le Guatémaltèque Miguel Angel Asturias, l’auteur de Monsieur le Président et du Pape vert, avait reçu la consécration du Nobel.Tandis que le « vieux monde » craquait un peu partout, sur les deux rives de l'Atlantique et aux marches d'un empire soviétique déclinant, le grand public découvrait que le sous-continent américain avait produit quelques surdoués, dont les livres méritaient tout autre chose que les laborieuses recensions des revues littéraires. Dans le sillage de Garcia Marquez, surgissaient l'Argentin Julio Cortazar, le Mexicain Carlos Fuentes, le Péruvien Mario Vargas Llosa. Ces nouveaux venus n’éclipsaient pas les « patriarches », que l’on s’empressait de redécouvrir : Borges, Asturias, Carpentier, Neruda…

 

Pour les Espagnols, qui n'en finissaient pas de régler leurs comptes avec le franquisme, la lumière venait de l'Ouest - de l'autre côté de l'Atlantique Sud, où pas moins de 22 peuples parlaient et écrivaient l'espagnol et où une littérature originale était en train de se tailler une place royale. Le virus gagna l’Occident tout entier, qui se ruait sur une littérature où tous les genres étaient abordés avec un égal talent : le roman (sous toutes ses formes : réaliste, historique, fantastique), le conte, l’essai, la poésie…

 

Le « petit dictionnaire » qui suit ne prétend pas à l'exhaustivité ; il est sélectif et subjectif. Il ne vise qu'à rappeler quelques dates-clés, quelques œuvres majeures, quelques écrivains dont Jacques Soustelle, spécialiste des civilisations pré-colombiennes, remarquait voici deux décennies :

« Leur vie et leur art se déploient dans l’espace, traversent les océans, relient leur continent à d’autres – plus particulièrement à l’Europe, et bien souvent à la France. Nomades de la pensée et de la littérature, diplomates ou exilés, poètes errants, leurs voiles s’ouvrent aux vents de l’adversité, de l’aventure ou de l’amour qui les poussent vers nos rivages. »

(Le Figaro, 18 février 1982)

 

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Asturias, Miguel Angel (1899-1974)

Contemporain de Borges, il publia son premier ouvrage à 24 ans - en réalité une thèse sur « le problème social de l'Indien ». Guatémaltèque, de mère indienne, il passera plusieurs années à Paris, où ses contacts avec le groupe surréaliste ne le détournèrent pas de ses préoccupations premières : les religions précolombiennes et la civilisation maya. Il débutera par un coup de maître : les Légendes du Guatemala (1930), qui le placèrent d'emblée au premier rang de littérature latino-américaine. Dans la foulée, il commencera un premier roman, Monsieur le Président, qu'il ne publiera qu'en 1946. Roman d'amour mais surtout grande œuvre politique consacrée à décrire l'horreur d'une dictature (directement inspirée par celle de Manuel Estrada Cabrera, qui avait asservi le Guatemala à sa tyrannie dans les vingt premières années du XXe siècle) et aussi la déchéance d'un peuple incapable de s'opposer au tyran.

Comme de nombreux auteurs latino-américains, Asturias se voue à dénoncer la dictature et la misère, encouragées par un impérialisme nord-américain fondé sur le cynisme et sur la corruption. L'Ouragan (1949) et surtout Le Pape vert (1954) devaient être suivis par un troisième volume intitulé Les Yeux des enterrés. Mais, après le coup d'Etat militaire du colonel Castillo Armas - qui devait justifier les pires appréhensions des Guatémaltèques les plus lucides - Asturias décida de s'exiler en Argentine ; il y publiera en 1956 un nouveau livre de combat : Week-end au Guatemala. L'assassinat de Castillo Armas, remplacé par un autre dictateur, n'amènera d’ailleurs aucun changement dans son pays.

Asturias publiera le dernier volume de sa « trilogie bananière » en 1960, avant d’écrire plusieurs ouvrages fondés sur les vieux mythes et la pensée magique, d'où émergera Une Certaine mulâtresse (1963). Consacré par l'attribution du prix Nobel de littérature en 1967, il avait entrepris d'écrire un nouveau cycle retraçant les luttes politiques de sa jeunesse lorsque le cancer le terrassa dans son exil madrilène. Seul le premier volet sera publié, sous le titre Vendredi-des-douleurs (1972).

 

Bioy Casares, Adolfo (1914-1999)

Son œuvre majeure, L'Invention de Morel, date de 1940 ; elle était préfacée par Jorge Luis Borges, dont il était l'intime et avec lequel il publia plusieurs livres. L'histoire rappelle moins L'Ile du docteur Moreau, comme on l'a parfois prétendu, que l'univers de H.-G. Wells : une île oubliée, des survivants, un fugitif, un savant fou, une machine fantastique et la mort qui plane - ingrédients d'une « œuvre d'imagination raisonnée », assurait Borges, qui n'hésitait pas à la qualifier de « parfaite ». Officiellement, Bioy Casares, fils d'un estanciero argentin d'origine béarnaise, ne s'engagera dans aucun camp, fidèle à sa réputation solide - et justifiée - de dilettante et de dandy.

Mais le fantastique constitue souvent un révélateur efficace des sociétés étouffées par un pouvoir dictatorial. En témoignent jusqu'au cauchemar d'autres romans de Bioy Casares : Plan d'évasion (1945), où un officier de marine débarque à l'île du Diable comme commandant adjoint du bagne et s'aperçoit que son supérieur réalise des « expériences » sur le cerveau des détenus afin de les « libérer » ; et surtout le Journal de la guerre au cochon, qui met en scène des jeunes gens qu'un démagogue pousse à lyncher les vieux - les « cochons ».

Largement traduits en français (Editions Robert Laffont) et bien représentés dans les collections de poche (notamment 10/18 et Points/Seuil), huit romans de Bioy Casares ont été regroupés dans un volume de la collection Bouquins, présenté par Michel Lafon.

 

Borges, Jorge Luis (1899-1986)

C'est le patriarche des lettres sud-américaines, un monument de la littérature mondiale (« avec Kafka, Proust et Joyce, l’un des plus grands écrivains du siècle », écrira, à sa mort, son compatriote Hector Bianciotti) et, s'il n'a pas été couronné par le Nobel, on s'en console aisément en songeant que le jury suédois aurait couronné un écrivain comme il en existe beaucoup, alors que Borges est l'une des rares incarnations contemporaines du très grand écrivain. Une œuvre immense et dense, une pensée, une culture universelle et une personnalité fascinante et déroutante, l'ont souvent fait comparer à Homère ou à Voltaire. Mais on ne pouvait l'enfermer dans ces références, si prestigieuses fussent-elles. Il était Borges, avant tout et en fin de compte. Il le disait lui-même avec ce mélange d'humour et d'humilité qui est l'apanage des plus grands : « Le monde, malheureusement est réel ; moi, malheureusement, je suis Borges. » Et d'expliquer dans un texte d'El Hacedor, plaisamment intitulé « Borges et moi » :

« Je dois rester en Borges, non pas en moi (dans la mesure où je suis quelqu’un), mais je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou dans la plainte laborieuse d’une guitare. Il y a longtemps, j’ai tenté de me libérer de lui et je suis passé des mythologies des faubourgs aux jeux avec le temps et l’infini, mais ces jeux appartiennent à Borges, désormais, et je devrai imaginer d’autres choses. Ainsi ma vie est une fuite ; j’y perds tout ; tout est à l’oubli, ou à l’autre. Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page. »

Il publia, comme Asturias, son premier ouvrage à 24 ans : Ferveur de Buenos Aires(1923). Un coup d’essai bientôt suivi de quelques coups de maîtres, qui l’imposeront vite comme l’écrivain le plus complet, le plus riche et le plus inattendu du monde latino-américain : « Borges vaut le voyage », assurait déjà Drieu la Rochelle dans les années 1930. En témoignaient alors Enquêtes (1925), Histoire universelle de l’infamie (1935), Histoire de l’éternité (1936), qui seront suivis de deux maîtres livres : Fictions (1944) et L’Aleph (1949). Recueil de dix-sept nouvelles d’inspiration largement fantastique, L’Aleph illustre la philosophie personnelle de Borges : la première lettre de l’alphabet hébreu symbolise en effet l’unité, définie par Borges comme « le lieu où se trouvent tous les lieux du globe vus de n’importe quel angle ».

Déjà, dans la géniale fiction intitulée « La bibliothèque de Babel », contenue dans le recueil Fictions, il imaginait une bibliothèque idéale, infinie, contenant tous les livres possibles et leurs variantes, où des hommes en proie à une profonde angoisse cherchaient ce qu’il appelait « le Livre des livres », qui répondrait à toutes les questions. En 1955, à la chute de Peron, il sera nommé directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos-Aires, poste auquel une vue de plus en plus mauvaise, suivie d’une cécité à peu près totale, le contraindra à renoncer. Comme il ne pouvait plus écrire, il composa désormais ses œuvres dans sa mémoire avant de les dicter – à sa mère d’abord, puis à ses visiteurs, à Maria Kodama, enfin, une ancienne élève qu’il finira par épouser.

Contrairement à la plupart des auteurs latino-américains, Borges n’a cessé garder ses distances avec la politique : « Pour lui, se souvient Alberto Manguel, qui fut son lecteur, la politique était la chose la plus mesquine du monde et la littérature le meilleur remède aux dictatures. » (L’Express, 3 avril 2003) En 1975, dans une interview accordée au Figaro littéraire, il confiait qu’il aurait aimé écrire « une page inoubliable » : « J’aimerais me consacrer encore à la littérature parce qu’elle me semble avoir épuisé toutes les erreurs que peut commettre un écrivain et je crois que c’est la seule manière de parvenir à l’écriture. »

Modeste jusqu’au bout, il assurait alors qu’il n’avait pas atteint de certitude – tout au plus avait-il évité certaines erreurs. C’est sans doute ce qui l’incitait à penser qu’il n’avait jamais fait, toute sa vie, que « dénicher quelque part » trois ou quatre histoires, s’efforçant de les raconter de son mieux, avec quelques variations, fidèle en cela à l’enseignement de son maître et ami, l’avocat Macedonio Fernandez, qui professait : « J’ai toujours les mêmes idées, je ne peux rien perdre, je suis tellement pauvre. » Quelques histoires, quelques idées, qui ont tout de même nourri une œuvre extraordinairement abondante, qui a commencé d’être rééditée dans la collection de la Pléiade, sous la direction de Jean-Pierre Bernès (le premier volume a paru en 1993, le second volume date de 1999).

Le 12 janvier 1983, à l’invitation du président Mitterrand, il donnera au Collège de France une leçon sur « la création poétique ». Il fut, comme il se doit, éblouissant, fascinant un auditoire nombreux où l’on remarquait, parmi beaucoup d’autres, Raymond Aron, Cioran et Michaux; sans oublier l’inévitable BHL, qui lui trouva « un côté vieux dandy, facétieux et sublime, faussaire génial et mystificateur méthodique » (Le Point, 28 mai 1999). Ce jour-là, Borges annonça que, quoique vieux et aveugle, il continuerait d’écrire des livres : « Je ne peux pas, tout à coup, être quelqu’un d’autre, expliqua-t-il. Je pense avoir encore de nouveaux rêves. »

Il lui restait un peu plus de trois ans à vivre. Parurent durant cette dernière période : Les Nouveaux contes de Bustos Domecq (en collaboration avec Bioy Casares), La Rose profonde (un recueil de poèmes), La Monnaie de fer et Histoire de la nuit. Dans l’essai qu’il lui a récemment consacré sous le titre Borges, une restitution du monde (Le Mercure de France), le romancier François Taillandier note : « Borges relève et gagne le pari d’harmoniser une étonnante proximité avec l’homme de ce temps et le maintien le plus délicieusement civilisé des mœurs intellectuelles de l’humanisme classique. »

 

Bryce-Echenique, Alfredo (né en 1939)

Le Pérou compte deux grands écrivains vivants : Vargas Llosa - le plus célèbre - et Bryce-Echenique, qui a retrouvé la mère-patrie après 35 années d'exil en France et en Espagne. Paris, surtout, l'a marqué, et il lui a consacré son dernier ouvrage, un recueil de nouvelles intitulé : Guide triste de Paris.

Né de père écossais et de mère basque (grande admiratrice de Proust, au point que le second prénom de Bryce-Echenique est Marcelo), petit-fils d’un président de la République du XIXe siècle et du dernier vice-roi espagnol, il a passé sa jeunesse dans le milieu le plus huppé et le plus fortuné de Lima – qu’il évoquera dans Un Monde pour Julius. Très tôt, alors qu’il achève des études de droit et de lettres, il décide de rompre avec cet univers et il choisit de s’installer à Paris. Il commence par travailler à une thèse sur le théâtre de Montherlant : « Tout le monde m’engueulait, ce n’était pas une bonne période pour aimer Montherlant, confiera-t-il à Michel Braudeau (Le Monde, 1er septembre 2002) : grand styliste, certes, mais réactionnaire, misogyne, etc. » Il mettra dix ans à venir à bout de ce travail.

Paradoxalement, le Français qu’il préfère n’est pas l’auteur du Cardinal d’Espagne ou de La Reine morte, mais Stendhal : « Je suis stendhalien », dit-il, en expliquant qu’il accorde la primauté à l’émotion et au sentiment – et aussi à l’humour, à la désinvolture et à un certain goût pour la provocation permanente, qui le conduira, l’alcool aidant, à des extravagances répétées : « Que voulez-vous, reconnaîtra-t-il, à Barcelone, j’ai commis quelques excès, c’est vrai, et un peu ailleurs aussi. Je me suis fait une réputation effrayante et c’est cette image-là que les autres préfèrent avoir de moi. » Une image qu’il trouve « exagérée » et sans doute, l’âge venant, l’œuvre se faisant (d’où émergent : Ne m’attendez pas en avril, L’Amygdalite de Tarzan et aussi La Vie exagérée de Martin Romana, un héros qui doit beaucoup à son auteur), Bryce-Echenique a fini par s’assagir. Pour autant, il n’a pas perdu sa liberté de jugement, qui le conduit à dénoncer la terreur du Sentier lumineux, la dictature de l’ancien président Fujimori, et aussi la corruption et le mauvais goût d’une société péruvienne qui n’a pas encore trouvé son équilibre. C’est pourquoi il éprouve le besoin irrésistible de quitter Lima plusieurs mois par an pour retrouver son ermitage des Baléares, où il relit Balzac et passe ses jours et ses nuits à écrire : « Mon combat est culturel, c’est ce que je sais faire, après tout », conclut-il.

 

Carpentier, Alejo (1904-1980)

Un critique a écrit à son propos : « Il se sentait profondément cubain, mais parut toujours préférer vivre ailleurs. » Ce constat semble valoir pour l'ensemble des écrivains latino-américains, qui, tous, ancrent leur œuvre dans des racines nationales, politiques, humaines, géographiques, dont ils n'ont pourtant de cesse de vouloir se couper. De là une contradiction, une difficulté d'être, une nappe d'amertume, de nostalgie, de dérision, qui nourrit leur inspiration. De là sans doute aussi le besoin vital de se raccrocher à des valeurs intangibles : pour Carpentier, la musique (critique musical de premier plan, il a composé un opéra en collaboration avec Edgar Varese et plusieurs de ses romans sont imprégnés par la musique : Concert baroque, La Harpe et l'ombre, La Danse sacrale) et, pour lui comme pour la plupart de ses confrères du sous-continent, l'engagement révolutionnaire et la dénonciation de la dictature, dans Recours de la méthode par exemple : "Traiter du dictateur latino-américain, expliquait-il au sociologue péruvien Edgar Montiel, répond, en quelque sorte, à une nécessité historique." (Le Nouvel Observateur,19 mai 1980) Et c'était bien volontiers qu'il se situait dans la ligne d'Asturias.

Partisan et collaborateur de Fidel Castro (il fut longtemps conseiller culturel à l'ambassade de Cuba à Paris), il choisira de ne retenir de la terrible dictature castriste que les thèmes du début : dénonciation de l'oppression sociale, politique, culturelle, exaltation de l’« indigénisme » et de la tradition négro-cubaine, du retour aux sources, au nom de la théorie du « réel merveilleux » qu'il avait forgée et qui irrigue son chef d'œuvre : Le Partage des eaux (1953), dont le titre espagnol est encore plus évocateur : Los Pasos perdidos - emprunté aux Pas perdus de Breton (qu'il avait côtoyé à Paris dans les années 1920).

Remonter le temps comme le héros du Partage des eaux remonte l'Orénoque, pour y découvrir sources et racines, conduit logiquement un écrivain à privilégier le roman historique. Carpentier n'y échappa pas (Le Royaume de ce monde, 1948 ; Guerre du temps, 1958 ; Le Siècle des Lumières,1962). Mais l'histoire ne le détournera jamais du présent : « L'homme est parfois le même à différentes époques, disait-il et le situer dans son passé, ce peut être aussi le situer dans son présent. » Pour peu que l'on possède le talent nécessaire, le « merveilleux réel » permet de raconter l’improbable rencontre entre un grand seigneur mexicain et Antonio Vivaldi dans une Venise chatoyante (Concert baroque) ou les tribulations d’un dictateur déchu dans le Paris de la Belle Époque (Le Recoursde la méthode).

 

Coelho, Paulo (né en 1947)

La critique littéraire « bien-pensante » refuse de considérer l’auteur de l’Alchimiste, best-seller mondial (paru dans une cinquantaine de pays, dont la France, où il a fait la fortune d’Anne Carrière, la très avisée fille de Robert Laffont), comme un « grand » écrivain – ou même comme un auteur méritant d’être pris au sérieux. Mais le public s’est soucié comme d’une guigne de cette fatwa : en France, un million de lecteurs a acheté l’histoire, brève et savoureuse, d’un jeune berger andalou en quête d’un destin. Ce faisant, ils ont bravé le jugement aussi nul que définitif d’un Michel Polac : « Le succès de l’Alchimiste, pavé de symboles et de fausses profondeurs, vient de l’inculture des gens. » A peine moins méprisant pour ces sous-développés qui ont osé prendre un certain plaisir à la lecture de Coelho, Jean-Jacques Brochier, le rédacteur en chef du Magazine littéraire, s’est contenté de constater qu’ils « ne correspondaient pas » au public du mensuel germanopratin. D’autres augures ont confié qu’ils n’avaient « pas lu » L’Alchimiste – ce qui, on l’aura compris, équivalait à une condamnation implicite et irrévocable. « Comment nos critiques, remarquait plaisamment le philosophe André Comte-Sponville, pourraient-ils accepter qu’un tel livre se vende tellement mieux que leurs petites histoires de fesses ou de cénacles ? »

Les criailleries n’ont pas détourné Coelho de l’écriture. L’Alchimiste était son 13e livre ; depuis, il en a publié plusieurs autres, dont Au bord de la rivière Piedra, je me suis assise et j’ai pleuré, émouvante description d’un petit peuple brésilien en lutte contre la fatalité de l’oppression. Né à Rio, vivant à Copacabana, longtemps marginal, routard en Asie, animateur de théâtre, parolier de chansons « rock », épris de spiritualité « new age » à la manière des hippies des années soixante, Coelho ne prétend nullement rivaliser avec les « grands » de la littérature sud-américaine : « En simplifiant, confie-t-il, je fais un travail révolutionnaire, car je montre que tout est à la portée de chacun de nous. Et cela, les intellectuels détestent. Car, depuis la nuit des temps, la connaissance, c’est le pouvoir. » (Le Figaro Magazine, 9 septembre 1995).

 

Cortazar, Julio (1914-1984)

« Il semble que je sois né pour ne pas accepter les choses telles qu’elles me sont données. »Cette confidence de Cortazar à son ami Omar Prego donne sûrement l’une des clefs de la vie et de l’œuvre d’un auteur qui n’a cessé de dérouter – au point qu’il connut, de son vivant, une sorte de « purgatoire ». Né à Bruxelles, de parents argentins, en 1914, il passa toute sa jeunesse en Argentine, où il enseigna la littérature française dans des universités de province et publia ses premiers livres : Les Rois (1949) et Bestiaire (1951). Grand lecteur de Montaigne, Mallarmé et Cocteau, il fut un jour foudroyé par l’éblouissant récit intitulé Opium : « Ce petit livre de Cocteau m’a fait plonger la tête la première non pas seulement dans la littérature moderne mais dans le monde moderne », dira-t-il. Un monde qu’il ne comprenait guère, mais dont il refusait les incarnations lui paraissant les plus rétrogrades, comme la dictature de Peron.

Dès 1951, il s’exila à Paris ; il y vécut d’abord de traductions, avant de poursuivre son œuvre : deux recueils de nouvelles et surtout un grand roman : Les Gagnants (1960). Ce premier livre traduit en français sera suivi, trois ans plus tard, de son chef d’œuvre, qui sera également l’un des grands best-sellers de la littérature latino-américaine : Marelle. D’autres titres (Cronopes et Fameux, Le Tour du jour en 80 mondes…) feront de lui « le plus grand écrivain argentin avec Borges », selon la formule d’un critique paresseux. La consécration viendra avec Le Livre de Manuel (1973), qui lui vaudra de recevoir le prix Médicis étranger en 1974 et fera de cet homme imprévisible, cultivant l’humour et l’extravagance, un porte-drapeau de la lutte internationale contre les dictatures : « La révolution cubaine avait révélé à Cortazar qu’il n’avait aucune idée en politique, aucune doctrine, écrit Hector Bianciotti. Désormais sa préoccupation majeure sera l’établissement du socialisme dans l’hémisphère Sud. » (Le Monde, 28 décembre 2001)

C’était une notable évolution par rapport aux propos qu’il avait tenus à Cuba en 1963, où il avait été invité à participer au jury du prix « Casa de las Americas » : « Julio Cortazar allait surprendre ses hôtes, rappela Claude Couffon au moment de sa mort, en déclarant qu’un écrivain révolutionnaire ne devait pas “confondre littérature et pédagogie et endoctrinement idélogique“, mais agir dans la vie en révolutionnaire et créer en artiste, sans s’occuper d’être ou non, dans ce dernier cas, accessible à tous. » (Le Monde, 14 février 1984). Son ralliement à la révolution cubaine l’amènera à renoncer à ces nuances ; il commencera par verser les droits d’auteur du Livre de Manuel à la résistance chilienne contre le régime Pinochet, puis militera activement en faveur des droits de l’homme – ce qui l’amènera à soutenir des causes aussi respectueuses des droits de l’homme que le castrisme, la guérilla salvadorienne ou le régime sandiniste…

Mais – les Français en savent quelque chose - les errements politiques d’un grand écrivain ne sauraient éclipser son talent. Juste avant sa mort prématurée – des suites d’une leucémie – il publiera un dernier livre, Les Autonautes de la cosmoroute, qui le réinstallera au premier plan des maîtres du conte fantastique. « Cortazar était un magicien, écrivait Jean-Paul Kauffmann, qui l’avait pratiqué. Mais il faisait surgir ses enchantements avec réserve et presque sans lyrisme. (…) Comme son maître Borges, il avait horreur du merveilleux de pacotille. Il ne se prenait pas au sérieux et pestait en secret d’être considéré comme un maître, une sorte de Victor Hugo, par les jeunes auteurs latino-américains. » (Le Matin, 13 février 1984)

 

Fuentes, Carlos (né en 1928)

« La politique a été très importante dans ma vie (…). La politique vous rappelle que chaque individu est lié à la communauté, à la vie des autres, à celle de la cité. Mais je n’ai pas pour autant une vision idyllique de la politique. »

Omniprésente dans son dernier ouvrage, Ce que je crois (paru dans la vieille collection, au titre éponyme, des éditions Grasset), la politique a en effet été l’une des grandes affaires de Carlos Fuentes, comme il le confiait au journaliste Alexis Liebaert (Marianne, 6 janvier 2003). Romancier (La Mort d’Artemio Cruz, Terra Nostra, Une Certaine parenté), diplomate (il fut ambassadeur du Mexique en France de 1975 à 1977), Fuentes est l’exemple même de l’intellectuel revendiquant hautement un rôle politique – même si, à l’exemple de son ami Vargas Llosa, il n’a jamais été tenté par une carrière politique à proprement parler. La mission dont il se sent investi serait plutôt de proposer à ses contemporains une autre voie que le capitalisme et le socialisme, dont il estime qu’ils ont échoué en Amérique latine (ou plutôt, rectifie-t-il, « Amérique hispanique ») : « Il faut trouver quelque chose qui reflète vraiment notre culture, dit-il, ce que nous avons fait, ce que nous sommes, ce que nous voulons être » (interview au Monde, 25 janvier 1991)

C’est cette voie qu’il explore dans tous ses ouvrages – romans, essais, recueil de fictions – où il décrit, dans un style puissant, lyrique, souvent violent, les bouleversements du sous-continent : Le Sourire d’Erasme, Constancia, La Campagne d’Amérique, pour n’en citer que quelques-uns. Dans La Campagne d’Amérique, avant de mourir, un prêtre guérillero confie à Baltasar, le héros du livre et le double de l’auteur : « Nous voulons aujourd’hui être européens, modernes, riches, régis par l’esprit des lois et des droits universels de l’homme ? Eh bien, je te dis que ça ne sera pas possible si nous ne prenons pas en charge ce petit mort qu’est notre passé. Je te demande de ne rien sacrifier, mon fils, ni la magie des Indiens, ni la théologie des chrétiens, ni la raison des Européens, nos contemporains. Le mieux, c’est que nous récupérions tout ce que nous sommes pour continuer à être et, finalement, pour être un peu mieux. »

Tenant d’une société multiraciale et polyculturelle, Fuentes, comme la plupart des intellectuels du sous-continent, ne voit d’issue aux problèmes écrasants du sous-développement que dans un mot : révolution – ce qui ne l’empêche de rester lucide sur les débordements qu’elle engendre. Dans un article du Los Angeles Times – paru dans Le Monde du 23 septembre 1999 – il indiquait quelle était sa « révolution préférée » : la Révolution française   qu’il qualifiait de « meilleure révolution du millénaire », à condition de tempérer ce constat d’une pointe d’humour churchillien : « C’est le pire des systèmes de gouvernement, mais il n’y en a pas d’autre. » Il admet volontiers que la Terreur a envoyé trop de monde à l’échafaud, mais les hommes de 89 inventèrent le capitalisme et la démocratie, ces deux sources de la modernité. Partisan d’une gauche pragmatique et de la « globalisation », qui rapproche les cultures, il se défend d’être un écrivain engagé, au sens sartrien du mot : « Je crois que l’engagement essentiel de l’écrivain dans la société est celui de l’imagination, dit-il. Une société ne peut être saine si elle n’a pas un langage, une imagination vivante. »

 

 

Garcia Marquez, Gabriel (né en 1928)

 

 

Traversant une rue à Buenos Aires, Borges est arrêté par un passant qui lui lance : « Vous êtes Borges ! » Et Borges de répondre : « Parfois. » Racontant cette anecdote à Hector Bianciotti, Garcia Marquez commentait : « C’est joli, non ? » (Le Nouvel Observateur, 23 janvier 1982) En effet, et l’on est tenté d’ajouter que le mot s’applique encore mieux à « Gabo » lui-même. Parfois, Garcia Marquez, l’un des dix-sept enfants du receveur des postes d’Aracataca (Colombie), est un grand écrivain, et il publie alors des maîtres-livres comme Cent ans de solitude, que Neruda qualifiait d’« œuvre la plus importante publiée depuis Don Quichotte de Cervantes », L’Automne du patriarche ou Chronique d’une mort annoncée. Parfois, il est quelqu’un de tout à fait différent, familier des provocations, prompt aux erreurs de jugement et aux engagements extrêmes. Le florilège suivant donnera une idée du second « Gabo » :

-         « Vis-à-vis du problème polonais, les Cubains retiennent leur souffle. Ils savent que si l’URSS envahit la Pologne, les Etats-Unis envahiront immédiatement Cuba et bombarderont massivement La Havane. » (Le Monde, 24 septembre 1981)

-         « J’aime la bonne chère, le bon vin, j’aime voyager confortablement. Je connais maintenant tous les avantages qu’a la bourgeoisie comme classe dominante et je crois qu’elle n’a pas le droit de les avoir, qu’elle les a volés. » (Valeurs actuelles, 27 septembre 1982)

-         « Mon plus grand rêve est de figurer dans L’Encyclopédie soviétique, qui sera le seul écho que la littérature actuelle aura dans l’avenir. » ; « Le communisme se sera implanté sur toute la planète dans les 50 prochaines années » (cité par Arrabal, L’Express, 20 octobre 1982)

-         « L’écroulement de l’Union soviétique et la démission de Gorbatchev sont le résultat de la politique des Etats-Unis que les Européens de l’Ouest ont laissé faire. Vous en serez les premières victimes avec le chaos qui s’installe à vos portes et des millions de réfugiés d’Europe orientale qui menacent de déferler sur vos pays. » (cité par Jean-Claude Buhrer, Le Monde, 5 janvier 1992)

-         Sur Fidel Castro : « Son regard dévoilait la faiblesse cachée de son cœur d’enfant (…). Il a mis en place tout en système de défense contre le culte de la personnalité » (cité par Enrique Krauze, historien, directeur de la revue Letras libres , Le Monde, 13 mai 1993

 

Son éditeur et premier traducteur français, Claude Durand, a proposé une explication de ce curieux dédoublement : « Je trouve ce double jeu épouvantable. Mais ce n’est peut-être qu’un problème de traduction. » (Libération, 22 octobre 1982) Sans doute faut-il laisser le dernier mot à Enrique Krauze : « A mon sens, son œuvre de fiction est si puissante et si originale qu’elle survivra aux fidélités étranges de l’homme qui en est l’auteur, comme l’œuvre de Céline a survécu à sa passion pour les nazis ou celle de Pound à son admiration envers Mussolini. »

 

Mutis, Alvaro (né en 1923)

S’il n’avait pas écrit, Alvaro Mutis serait mort – ou devenu marin, encore que cette issue lui fût manifestement interdite en raison de sa nullité en mathématiques. De toute façon, professe-t-il, « écrire est une malédiction à laquelle on n’échappe pas » (interview au Quotidien de Paris, 28 novembre 1995) Cette « malédiction » a permis à ce poète colombien, à l’abri de toute préoccupation matérielle, de se consacrer entièrement à son œuvre. Venu tardivement au roman , il y met en scène un « anti-héros », Maqroll, qui lui ressemble comme un frère, une sorte de desperado pétri de littérature (les classiques espagnols, bien sûr, mais aussi les grands auteurs français : Retz, Nerval, Rimbaud, Proust, Céline, Saint-John Perse, Montherlant…), hanté par la mer et par la mort.

Les Français l’ont reconnu dès sa première traduction : La Neige de l’amiral, qui lui valut de recevoir le prix Médicis étranger en 1989. Depuis, plusieurs romans ont conforté sa renommée : Ilona, Écoute-moi, Amirbar, La Dernière escale du Tramp Steamer, Le Dernier visage, Le Rendez-vous de Bergen… N’aimant pas l’époque dans laquelle il vit – sans doute parce qu’il a connu, tout jeune, le paradis dans l’hacienda de son grand-père, entre les caféiers et la canne à sucre, au milieu des oiseaux, des fleurs et des rivières – il se veut résolument réactionnaire : « Je suis gibelin, monarchiste et légitimiste » , aime-t-il à déclarer. Tout en refusant de s’engager en politique (il se plaît à imaginer que, lorsqu’il était enfant, une opération ne lui a pas retiré du cerveau le « lobe de la politique »), il se sent contraint de réagir contre l’horreur du monde » : « Un monde assez insensible pour regarder avec une distance élégante ce qui arrive en Yougoslavie », confiait-il au Figaro en 1992. Pour combattre cette horreur, Mutis n’aperçoit que des remèdes simples et éprouvés : la monarchie, la religion, l’amitié…

Cependant, dans son dernier ouvrage, Les Tribulations de Maqroll le gabier(Grasset, 2003), -Mutis-Maqroll le visionnaire se laisse aller à ce constat quelque peu désespérant : « Je crois que notre espèce a échoué et que notre disparition approche à pas de géant. La littérature n’a plus qu’une mission : mettre en évidence la misère d’un temps présent dominé par la peur, le cynisme et l’obscénité. »

 

Neruda, Pablo (1904-1973)

« Un Narcisse tenté par le KGB » : ainsi le poète et diplomate uruguayen Ricardo Paseyro définissait-il, dans L’Express du 28 juin 1980, le grand poète chilien, prix Nobel de littérature en 1971, alors qu’il était ambassadeur en France. Fils d’un cheminot et d’une institutrice, il publie à 17 ans son premier poème, rêve de devenir professeur de français avant de choisir la carrière diplomatique. En 1933, la rencontre de Federico Garcia Lorca à Buenos Aires l’incite à se rendre en Espagne. Consul à Barcelone, puis à Madrid, il soutient dès le début le camp antifranquiste, notamment dans la revue Les Poètes du monde et dans une ouvrage de militant, Espagne au cœur(1937).

Déjà connu pour de grands romans publiés au début des années 1930, Le Frondeur enthousiaste et Résidence sur la terre, il sera élu sénateur en 1945 – sous l’étiquette communiste. Chantre inspiré de la révolution soviétique, il obtiendra le prix Staline de la paix et le prix Lénine de littérature – juste reconnaissance pour le poète qui avait écrit du « petit père des peuples » qu’il était « la maturité des hommes et des peuples » et aussi « plus savant que tous les hommes ensemble ». Fidel Castro, lui aussi encensé à l’excès, repoussera les offres de services de Neruda d’un mot cruel : « Cuba est trop pauvre pour se payer un courtisan aussi cher ! »

En 1947, il quitte Santiago, s’exile au Mexique, où paraîtra en 1950 la première édition du fameux Chant général, épopée-manifeste à la gloire des ouvriersl. Rentré au Chili quelques années plus tard, il y publiera de nombreux recueils poétiques, qui lui vaudront une immense notoriété (Vingt Poèmes d’amour, publiés en 1961, seront vendus à un million d’exemplaires). Il soutiendra la première campagne présidentielle de Salvatore Allende en 1964, avant d’être le candidat officiel du parti communiste à l’élection de 1970 (il se retirera finalement au profit d’Allende).Placé en résidence surveillée après le coup d’État de 1973, il mourra peu après d’un cancer. Ses obsèques solennelles donneront à une grande manifestation contre le nouveau régime.

 

Onetti, Juan (1909-1994)

Né à Montevideo, d’un père employé des douanes, petit-fils d’un fanatique d’Alexandre Dumas, il quitte l’école dès la première année du cycle secondaire pour exercer divers petits métiers (garçon de courses, vendeur de billets au stade), avant de se lancer dans la vente de machines à calculer. Il publie son premier roman, Le Temps d’embrasser, à 22 ans et s’installe à Buenos Aires : « Ma vie, confiera-t-il, a été un peu comme un pas de danse. Montevideo-Buenos Aires, Buenos Aires-Montevideo. Au gré des circonstances, au gré des crises, au gré des dictatures. » En fait, il passera plus de 40 ans en Argentine (1930-1973), et il y publiera l’essentiel de son œuvre : Les Bas-fonds des rêves, La Vie brève, Les Adieux, La Fiancée volée

Secrétaire de rédaction à l’agence Reuter à partir de 1941, il publie en 1943 Une Nuit de chien, le seul de ses romans qui puisse être qualifié de « politique », situé dans un pays en proie à la guerre civile, sans doute l’Espagne où il avait, un instant, désiré se rendre pour y combattre aux côtés des républicains. Profondément convaincu que l’homme ne peut pas vivre sans nourrir des rêves, il situe son idéal (le « bordel parfait ») dans une ville imaginaire,  Santa Maria, qu’il définira comme « un espace imaginaire intermédiaire » En 1985, répondant à une grande enquête de Libération sur le thème : « Pourquoi écrivez-vous », il répond : « Parce que c’est pour moi un acte amoureux qui me procure du plaisir. » Et il est vrai que l’amour des femmes, qui l’occupa toute sa vie, l’empêcha de publier davantage : « Si j’avais été impuissant, confiait-il aussi, j’aurais écrit vingt livres ou plus. (…) J’aurais consacré ma vie à des choses que je ne faisais pas. J’ai préféré vivre des choses que j’écrivais. » (entretien avec Nicole Zand, Le Monde, 17 octobre 1986)

Il passa les vingt dernières années de sa vie à Madrid, en proie à tous les sentiments qui incitent à la création littéraire : le désespoir, l’amertume, le remords, la nostalgie. Sceptique comme Cioran, qu’il admirait, il estimait que la vie n’avait aucun sens, que Dieu s’était retiré de sa création pour « faire la sieste » et que toute vie était condamnée à l’échec, « dans l’éclat doucereux d’un soleil moribond, ponctuel, lentement éteint » (La Fiancée volée)

 

Paz, Octavio (1914-1998)

En recevant le prix Tocqueville, en juin 1989, Octavio Paz a déclaré : « Je viens d’un continent fréquemment déchiré entre la paralysie des despotismes et la convulsion des sectarismes et j’imagine que, au-delà des mérites incertains de mes écrits, on a voulu récompenser en moi une fidélité (…) qui peut se résumer ainsi : ma liberté commence avec la reconnaissance de celle des autres. » De tels propos expliquent que l’auteur du Labyrinthe de la solitude ait toujours été considéré dans son Mexique natal comme une conscience morale. Ce grand poète, couronné par le Nobel de littérature en 1990, fut toute sa vie un adversaire inlassable de toutes les formes de totalitarisme et ses nombreux essais semblent tous destinés à répondre à cette lancinante question : comment assurer le triomphe de la démocratie ? C’est à son propos qu’un autre poète-essayiste, Claude Roy, écrivait un jour : « C’est comme si Nerval ou Hölderlin écrivaient aussi des livres dignes de Tocqueville ou de Marx. »

Né au sein d’une famille de la bourgeoisie de Mexico, il commença par s’engager du côté des communistes, jusqu’à ce que le pacte germano-soviétique puis l’assassinat de Trotsky lui ôtent toutes ses illusions. Lié à Victor Serge et à Benjamin Péret, il découvre les vertus de la pensée critique : « C’est à eux, dira-t-il, que je dois d’avoir appris que la passion doit être lucide. » Vivant souvent à l’étranger – notamment aux Etats-Unis, en France, où il s’était lié avec Breton, et en Asie (il fut ambassadeur du Mexique en Inde de 1962 à 1968), il déplore que l’Europe soit devenue « la grande absente de la politique mondiale », comme il l’explique dans son essai Une Planète et quatre ou cinq mondes (1985) brillante réflexion sur l’histoire contemporaine.

A sa mort, Hector Bianciotti remarquait , à juste titre, que toute son œuvre correspondait à ce que la modernité avait de plus fort et de plus positif : « l’importance capitale accordée à la critique dans le travail même de la création » Comment s’étonner, après cela, qu’à ses yeux, le « véritable grand philosophe français » ne pouvait être que Paul Valéry ? Ce qui ne l’empêchait pas d’estimer que « la pensée la plus radicale, la plus salutaire dans son pessimisme foncier » était le bouddhisme : « L’humanité a besoin, si elle veut se régénérer, si elle veut échapper à la destruction, confiait-il au journaliste André Laude, d’une longue cure de bouddhisme. » (Le Monde, 10 août 1970) Vingt-trois ans plus tard, il persistait et signait : « C’est la seule grande religion du monde qui commence par la négation du doute et de la réalité apparente. Ensuite seulement, elle devient affirmation. » (entretien accordé au Monde des débats , novembre 1993)

 

Rulfo, Juan (1918-1986)

Si l'année 1953 constitue une date-clé pour la littérature sud-américaine, c'est sans aucun doute en raison de la parution d'un recueil de quinze brefs récits dépouillés, bruts, brûlants : Le Llano en flammes. L'auteur, un obscur employé de la grande firme mexicaine de caoutchaouc Goodrich, Juan Nepomuceno Carlos Perez Rulfo Viscaïno, avait choisi un nom de plume plus facile à retenir : Juan Rulfo. Du jour au lendemain, il connut un succès considérable et son livre sera ensuite considéré comme le véritable manifeste du fameux « réalisme magique ». Il avait commencé à publier une dizaine d'années plus tôt - dans une revue - une nouvelle intitulée : La Vida non es seria en sus cosas (Il ne faut pas prendre la vie au sérieux), suivie en 1945 d'un récit : Nos han dado la tierra (La Terre qu'on nous a donnée). Des premières œuvres nourries d'une expérience qui n'incitait pas à l'optimisme : une enfance dans une région du Mexique - le Jalisco - ensanglantée par la guerre entre « combattants du Christ Roi » (les farouches Cristeros) et les milices du régime révolutionnaire ; une vie errante ; une grande précarité qui condamnera le jeune Juan Nepomuceno à des emplois sans avenir. Deux ans après Le Llano en flammes, il publie un grand roman inspiré par la Révolution mexicaine : Pedro Paramo. Cette œuvre, traduite en 50 langues, le place d'emblée au tout premier rang des grands auteurs latino-américains ; une grande carrière lui est alors promise. Mais, inexplicablement, devenu entre temps fonctionnaire à l'Institut indigéniste de Mexico, Rulfo ne publiera désormais plus rien.

 

Sabato, Ernesto (né en 1911)

"Nous autres, Latino-Américains, nous sommes, comme Dostoievski, Gogol, Pouchkine, de grands romantiques venus des faubourgs, des pays de la périphérie, des barbares." Cette confidence d'Ernesto Sabato à Gérard de Cortanze (Valeurs actuelles, 8 juin 1996) complétait celle faite à Michel Braudeau douze ans plus (L'Express, 2 novembre 1984) : "C'est une littérature très forte, avec beaucoup d'imagination, de grandeur, de vitalité, d'ouverture, de sang, dans le sens spirituel, de vigueur."

Né à Buenos Aires voici 92 ans, de parents d'origine italienne, Sabato n'a publié que trois romans (Le Tunnel, Alejandra, L'Ange des ténèbres) mais cette œuvre singulière, qu'il définit lui-même comme "métaphysique", embrassant l'ensemble des préoccupations de l'homme contemporain, suffit à le classer au premier rang des grands auteurs du sous-continent. Professeur de physique (il fut, avant la guerre, l'assistant de Frédéric et Irène Joliot-Curie à l'Institut Pierre et Marie Curie), lié aux surréalistes, un temps membre du parti communiste argentin, il s'est lancé dans l'écriture pour "résister à l'existence", comme il l'expliquait dans ses entretiens avec Carlos Catana publiés sous le titre : Mes Fantômes. Il a beaucoup écrit, mais il a, hélas, beaucoup brûlé ses manuscrits : « Sans doute sous le coup d'un acte de pyromanie infantile », assurait-il à Gérard de Cortanze.

A partir de la fin des années 1970, une cécité quasi totale a mis un terme à sa carrière d'écrivain, le vouant à une activité de peintre, dont il assure qu'elle lui a fait retrouver "une nouvelle jeunesse". En 1989, le Centre Pompidou a organisé une exposition de ses toiles, qu'il définit comme "surnaturalistes", porteuses d'un message qu'il ne comprend pas :

"Les fugitifs instants de communion devant la beauté que nous éprouvons parfois aux côtés d'autres hommes, les moments de solidarité devant la douleur, sont comme des ponts fragiles et provisoires qui établissent une communication entre les hommes par-dessus l'abîme sans fond de la solitude. (...) Cela devrait nous suffire pour savoir qu'il y a quelque chose en dehors de notre prison, quelque chose de valable qui donne un sens à notre vie, peut-être même un sens absolu..." (Mes Fantômes)

La cécité, en fin de compte, lui a permis de voir encore plus clair en lui-même, de se mouvoir avec aisance dans ce « royaume intermédiaire entre le rêve et la réalité, entre le conscient et l'inconscient, entre la sernsibilité et l'intelligence », qui constitue à ses yeux la définition de l'art (L'Ecrivain et la catastrophe). Si sa littérature ne fut jamais engagée - au sens sartrien -, sa vie, en revanche, le fut, mais à sa façon, qui peut apparaître déroutante. Il appartient, assure-t-il en effet, à un race en voie d'extinction : « Je crois aux cafés, je crois au dialogue, je crois à l'art, je crois à la dignité de la personne, je crois à la liberté", confiait-il à Carlos Catana. Il ajoutait aussi : "Je crois à la démocratie grise et médiocre, la seule en définitive qui permette de penser librement et de préparer une société meilleure. »

Présidant la commission d'enquête sur les disparus de la dictature des généraux argentins, proche du président Alfonsin (qui rétablit la démocratie à Buenos Aires), Sabato apparaît parfois comme une sorte de Victor Hugo argentin, chantre lucide de la liberté, de la dignité, du progrès,de la « vérité du cœur » chère à Pascal, persuadé de la nécessité de « dépasser la fatalité de l'Histoire » (comme il l'écrit dans Avant la fin, « une espèce de testament », paru en 2000), annonçant non la fin de l'Histoire, mais celle des temps modernes, « la fin d'une civilisation fondée sur l'idolâtrie de la science et de la raison ». Et le retour de ce que le positivisme avait prétendu abolir : la pensée lyrique, la magie, la part obscure de la personnalité, qui, au même titre que la pensée logique, contribuent à « l'unité originelle de l'homme ».

 

Vargas Llosa, Mario (né en 1936)

Il a failli être le Vaclav Havel du Pérou. C'était en 1990 : candidat libéral, il voulait épargner à son pays, qui avait renoué depuis dix ans avec la démocratie, la dictature - militaire ou marxiste.  Il assurait alors n'avoir aucune ambition personnelle : « Simplement, expliquait-il, il y a parfois des circonstances dans la vie d'un pays qui sont suffisamment graves pour vous imposer un choix éthique qui se traduira par un engagement politique. » (interview au Figaro Magazine, 24 mars 1989) Très influencé par Albert Camus et par Raymond Aron, Mario Vargas Llosa s'est toujours senti proche de l'ancien président de la République tchèque, qui lui apparaît comme « un cas très intéressant d'écrivain ayant réussi à être un homme public » : « Il milite comme moi, dit-il, pour cette idée camusienne d'alliance entre morale et politique. » (interview à L'Evénement du Jeudi, 4 mars 1995)

Dans un Pérou traditionnellement gangrené par l'extrémisme, l'intolérance et la corruption, dans le bastion du redoutable Sentier lumineux, il apparaissait alors comme le représentant de valeurs mises en grand péril par le président Alan Garcia. Son roman (le septième), paru en 1987, Qui a tué Palomino Molero ?, donnait une terrible image du Pérou, avec son peuple misérable et terrorisé par la clique d'assassins occupant le pouvoir, avec son armée omnipotente et aux aguets, avec de grands intérêts étrangers prêts à tout pour accaparer les richesses du pays. Quelques années plus tôt, en 1985, dans La Guerre de la fin du monde, Vargas Llosa avait mis en scène deux fanatismes, l'un de gauche, l'autre de droite, dont l'affrontement lui paraissait constituer une sorte de raccourci de l'histoire latino-américaine.

A l'époque, le président Belaunde Terry lui avait proposé plusieurs postes importants - dont celui de premier ministre ; il avait refusé, souhaitant alors demeurer indépendant. Le tragique glissement du Pérou vers la dictature l'avait donc fait changer d'avis. Fondateur du mouvement « Libertad » en 1987, il avait accompli une brillante campagne contre la nationalisation des banques décrétée par Alan Garcia, réunissant tous les soirs des dizaines de milliers de personnes enthousiastes. Deux ans plus tard, comme l'écrivait Le Monde du 5 août 1989, il apparaissait comme « l'un des successeurs les plus probables » du président sortant. Entre temps, il continuait de publier des ouvrages à succès : Contre vents et marées, L'Homme qui parle, Sur la vie et la politique : « J'écris, confiait-il, parce que c'est une façon de lutter contre le malheur. » (Le Monde, 24 novembre 1989)

Sans aucun doute pour leur malheur, les Péruviens lui ont préféré un aventurier d'origine japonaise, qui après un règne désastreux, s'est enfui, comme un voleur, vers l'ancien empire du Soleil Levant. Après son échec, Vargas Llosa, déclaré « traître à la patrie », a quitté le Pérou pour vivre désormais en Europe. C'est entre Londres et Berlin (il se fera finalement naturaliser espagnol en 1993) qu'il a rédigé la brillante chronique de son échec ; Le Poisson dans l'eau. « Mon expérience, mon sacrifice - j'y ai consacré tout de même trois ans de ma vie - a été à la fois très instructif et assez inutile, confiera-t-il à la revue Lire en février 1995. (...) Je prônais la démocratie et le libéralisme économique. Or, il s'est passé exactement le contraire. » Et le comble n'était-il pas que la dictature d'Alberto Fujimori était, en fin de compte, très populaire ?

Renonçant définitivement à toute carrière - mais non à tout engagement – politique - il se consacre désormais à la littérature : Les Cahiers de don Rigoberto, Un Barbare chez les civilisés constituent, entre autres, des réflexions approfondies sur le destin malheureux de l'Amérique latine : « On n'écrit pas des romans pour raconter la vie mais pour la transformer en lui ajoutant quelque chose », écrit-il. En 1999, dans L'Utopie archaïque, il retrace l'itinéraire de Jose Maria Arguedas, un écrivain argentin qui s'est suicidé en 1969 devant un miroir : « J'ai voulu, explique-t-il, décrire la déchirure d'un homme partagé entre deux cultures, deux races, deux conceptions du monde antagonistes : le rationalisme occidental et la vision magique des Indiens des Andes. » (interview au Figaro Magazine, 17 avril 1999). Trois ans plus tard, il publie un grand livre consacré à la dictature de Trujillo à Saint-Domingue : La Fête du bouc - en réalité un roman dont l'histoire constitue la matière première, une époustouflante fresque qui s'apparente à la démesure de Guerre et paix.

Puis il se consacre à Flora Tristan, une aventurière et féministe avant la lettre : « une femme remarquable par son courage et sa volonté de changer le monde, qui, à l'époque où l'utopie était à la mode, a parcouru pratiquement toutes les utopies de son temps » (interview au Point, 31 mai 2002). Le Paradis, un peu plus loin (qui devait d'abord d'appeler Le Paradis de l'autre coin) est paru au printemps dernier. Ce « Paradis », c'est le Pérou, qui ne cessera de faire rêver la pauvre Flora, morte prématurément à l'aube de la quarantaine, et son génial petit-fils, qui n'était autre que Paul Gauguin. Tous deux y débarquèrent à vingt ans d'intervalle pour y connaître les mêmes désillusions. Vargas Llosa et Flora ont en commun le lieu de leur naissance : Arequipa ; en outre, le grand romancier était depuis longtemps attiré par cette femme extraordinaire - un personnage très riche, vivant dans une époque où l'on croyait que tout était possible... Ennemi de l'utopie en politique, il l'exalte au contraire en littérature : « La littérature, assure-t-il, est une utopie réalisée. » Voici une quinzaine d'années, il confiait déjà : « Autant l'utopie se justifie dans l'art, autant elle est toujours meurtrière en politique : là, il faut se résigner à la médiocrité. » (L'Express, 19 juin 1987)

 

François BROCHE

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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