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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

 LES ECRIVAINS ET LA REVOLUTION

 

 

par Bernard VINOT

 

 

  

Les écrivains de la Révolution, parce qu'ils eurent le pouvoir, contribuèrent à unifier la langue française au détriment des patois et à la conforter en langue universelle. L'intellectuel est un audacieux et l'audace est périlleuse en cette phase historique de bouleversements, radicalisée par la guerre, l'invasion et l'inflation. Beaucoup de ces hommes de pensée et d'action le payèrent de leur vie et leur mémoire incite à la méditation. La Révolution française peut néanmoins être considérée comme la matrice de l'intellectuel moderne, notamment quant à son engagement et à son intégrité par rapport au pouvoir.

 

 

Jamais sans doute l'engagement de l'intellectuel par rapport au pouvoir ne fut aussi total que sous la Grande Révolution. Du penseur reconnu au « Rousseau du ruisseau », selon l'heureuse expression de l'historien américain Robert Darnton, aucun écrivain n'échappe à l'événement. Certains se tiennent à distance. Chateaubriand, serrant le manuscrit d'Atala dans son havresac, fait campagne aux côtés des émigrés. Il subit après Valmy la retraite des Ardennes puis rejoint Albion. Germaine Necker de Staël tient encore salon à Paris en l'an II mais est exilée par les thermidoriens. Sade lui-même, entre deux geôles, jouant il est vrai double jeu, est un temps président de la section des Piques, celle de Robespierre !

 

Mais ils entrent, pour la plupart, aux avant-postes du nouveau régime. De vieilles gloires occupent des sinécures dans ses institutions : Bernardin de Saint-Pierre devient intendant du Jardin des Plantes, puis professeur de morale à l'École normale supérieure, Chamfort, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale. Des noms illustres comme Condorcet, Marie-Joseph Chénier, Sébastien Mercier... siègent dans les assemblées parlementaires. Choderlos de Laclos joue un rôle éminent aux Jacobins. D'autres, Mme Roland, André Chénier, Sieyès, les grands ténors de la Gironde, fréquentent ou animent les salons et les clubs.

 

Se détermine aussi un mouvement du refus où s'engouffrent Rivarol et le comte de Lauragais, animateurs des Actes des apôtres1, l’idéologue de la Contre-Révolution Joseph de Maistre, le penseur politique Benjamin Constant et bien d’autres. Certains s'engagent dans un sens puis changent de camp. Ainsi, André Chénier, très hostile à l'ancien régime, compose une Ode au jeu de paume, se lie d'amitié avec Danton et Desmoulins, mais, très vite, s'en prend aux Jacobins, épouse le parti du roi et meurt sur l'échafaud trois jours avant Robespierre.

 

L'engagement est total. Il divise les familles : ainsi trouve-t-on un fils Chénier dans chaque camp. Il fait exploser la franc-maçonnerie. Il suscite des haines passionnelles et meurtrières. L'onde sismique enfin passe les frontières. On sait que Goethe, présent à la bataille de Valmy, note dans sa Campagne de France : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l'histoire du monde ». On peut mesurer l'influence de la Révolution sur la pensée philosophique allemande : Sieyès considérait la doctrine de Kant comme « un complément de la Révolution » . Par ailleurs, beaucoup, aujourd'hui encore, se réfèrent à Burke pour regarder ce moment de notre histoire comme une monstrueuse expérimentation dogmatique. Tout cela étant naturellement la faute à Voltaire, la faute à Rousseau...

 

UNE ACCEPTION ÉLARGIE DE L'ÉCRIVAIN

 

Les ouvrages savants sont toujours à l'honneur et l’Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain met un heureux point d'orgue à l'œuvre de Condorcet, dernier survivant des Lumières. Vient se caler aussi entre Lumières et romantisme, plus précisément entre Thermidor et 18 brumaire, le grand mouvement de l'Idéologie. Avant de subir l'hostilité du pouvoir napoléonien et les séquelles de l'opinion dépréciatrice de Marx, il a été l'emblème d'une génération intellectuelle. Ils sont une quinzaine d'« idéologues », les Garat, Lagrange, Laplace ou Destutt de Tracy, les Pinel ou Bichat, auxquels d'exceptionnelles circonstances donnent les moyens de mettre en œuvre leurs principes. Mais la Révolution élargit considérablement la notion d'écrivain et accroît le corpus des genres littéraires. La recherche s'ouvre et l'écriture se porte davantage sur les préoccupations du temps. Des vocations naissantes se réorientent. Le jeune Saint-Just, qui s'était essayé à 20 ans dans le genre léger, se lance à 23 dans le traité politique avant de devenir, à 25, constitutionnaliste reconnu et l'un des meilleurs orateurs de la Convention. L'inspiration ne vient plus de La Pucelle de Voltaire, mais des Catilinaires de Cicéron, des Caractères de La Bruyère, de l'Esprit des lois de Montesquieu et du Contrat social de Rousseau. L'humeur tourne à la gravité.

 

Le roman, nourri des nouveaux thèmes à la mode, n'a jamais connu telle fortune ni attiré autant de lecteurs. Surtout, la terrible Révolution, se conjuguant avec l'exemple qu'avait donné Rousseau dans ses Confessions, incite les contemporains, connus comme Mme Roland, ou inconnus, à s'abandonner aux écrits intimes et autobiographiques, aux mémoires qui vont proliférer pendant des siècles. Le droit lui aussi, qu'on disait éreinté par le despotisme, entre dans une phase de régénération. Sous l'œil critique des députés, des journalistes, des citoyens, les juristes élaborent la Constitution de 1791, avant celle de l'an II, puis de l'an III... Affaire d'avenir dans un pays qui pratiquera pas moins de douze régimes en 170 ans ! « Les Constitutions, comme l'écrit avec pertinence Jacques Godechot, appartiennent au patrimoine de la France » et le savoir-faire français étend son influence jusqu'à l'Europe d’aujourd’hui en recherche de loi fondamentale.

 

Mais le grand changement tient surtout à la bouffée de liberté qui inscrit la liberté d'expression dans la Déclaration des droits. Les journaux poussent comme champignons. Plus de trois cents titres ont été dénombrés à Paris et, pendant trois ans - fait unique dans l'histoire universelle - règne une liberté de rêve. On peut alors tout écrire, aristocratiquement ou patriotiquement ; savamment, élégamment ou grossièrement : pour lire Les Révolutions de France et de Brabant2 mieux vaut maîtriser le latin, avoir acquis chez les Oratoriens une solide culture classique et, pour se plonger dans Le Père Duchesne3, mieux vaut ne craindre ni la fange ni le « foutre ».

 

La presse n'est pas la seule à exercer un magistère sur l'opinion. La liberté provoque aussi le foisonnement de l'expression théâtrale avec un effet de rupture, il est vrai, moins manifeste par rapport à l'époque des lumières qui avait eu ses combats et ses audaces. Tout en coexistant avec les fadaises traditionnelles, le nouveau théâtre est engagé. Charles IX de Marie-Joseph Chénier est plus anticlérical et anti-absolutiste qu'original, mais c'est le fond qui compte.

 

L'éloquence enfin, la bonne vieille éloquence, grandiloquente, et, disons-le, un peu ringarde, se requinque au contact de la foi révolutionnaire et trouve un souffle nouveau. En cette période d'exaltation effervescente, la distance s'amenuise entre la scène publique et les planches. Il y a du Talma dans Mirabeau, Danton et les autres, avec une dimension tragique parfois lorsque devant l'Histoire il leur faut gravir les marches de l'échafaud sans trébucher.

 

UN PUBLIC PLUS VASTE

 

Dans la droite ligne des Lumières, la plupart des révolutionnaires de conviction ont l'ambition de former un « homme nouveau » affranchi des préjugés transcendantaux et définissant ses choix par rapport à la raison, bref semblable à ce qu'il était, selon Jean-Jacques, avant la perversion civilisatrice. Aussi la Révolution entend-elle sortir du cadre de l'élite cultivée et s'adresser à tous. En demandant à son peuple de rédiger des cahiers de doléances, le roi lui-même en donne le signal. Curés, robins, clercs laïques, paysans parfois, tout ce qui sait écrire dans le royaume rédige. Tout ce qui sait signer cosigne. Olympe de Gouges, féministe avant la lettre, formule une Déclaration des droits de la femme, entendant ainsi parler au nom des grandes oubliées de l'Histoire. Dans les tribunes des assemblées se côtoient l'aristocrate, le bourgeois, le sans-culotte et la tricoteuse. Le théâtre, où se déclament les thèmes nouveaux, devient une formidable caisse de résonance au service d’un outil pédagogique. La presse est diffusée dans les cafés, les clubs, les lieux de sociabilité, les armées, où parviennent gratuitement Le Journal de la Montagne ou Le Père Duchesne. La lecture publique propulse l'écrivain au milieu des illettrés. Le mélodrame d'inspiration rousseauiste est accessible à tous. La poésie, mise en musique et apprise par cœur, donne de l'éclat aux grandes fêtes, celles de l'Être suprême ou de la déesse Raison par exemple. Chénier et Méhul composent Le Chant du départ vite assimilé par l'homme de la rue et le soldat. On connaît enfin le fabuleux destin du Chant de guerre pour l’armée du Rhin. Y eut-il jamais période où l'écrivain fut aussi près de la vie politique et de la vie quotidienne ?

 

Bernard VINOT


 

1 Organe royaliste satirique fondé en 1789 par Peltier et Rivarol ; il disparut en octobre 1791, non sans avoir rencontré un grand succès.

2 Pamphlet hebdomadaire publié par Camille Desmoulins de novembre 1789 à juillet 1791

3 Pamphlet extrémiste publié par Jacques Hébert, chef de la faction ultra-révolutionnaire des Montagnards.

 

                

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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