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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

LES PASSIONS LITTERAIRES

 

 DU GENERAL DE GAULLE

 

par Alain LARCAN

 

 

Le général de Gaulle a beaucoup lu et beaucoup écrit. Pas un jour sans une ligne, «Nulla dies sine linea » pouvait être sa devise.

Il s’est astreint très tôt à cette discipline qu’il a pratiquée par devoir et par goût et, par la suite, toute son existence, presque par besoin. Chef de guerre et chef d’État, pour lui, tout ce qui était important devait être traité par écrit. Il faut remonter à César pour retrouver ce double don de participer à l’histoire et de l’écrire avec talent, car le général de Gaulle est un véritable écrivain, consacré par la parution de ses somptueux Mémoires, dans la collection de La Pléiade. Comme ironisait Jules Roy, il avait un côté « gens de lettre », un côté « Hôtel de Massa », et s’il avait postulé et obtenu le prix Marcellin Guérin de l’Académie française, pour son ouvrage le plus travaillé d’avant-guerre, La France et son armée, paru en 1938, prix qui lui fut attribué en septembre 1940… Il n’entra pas à l’Académie française malgré plusieurs sollicitations (Georges Duhamel, Maurice Genevoix), lorsque, devenu chef d’État, il était aussi le protecteur de l’illustre compagnie.

On peut avoir une idée assez précise de ses lectures, surtout lorsqu’il consigne par écrit dans ses Carnets, citations et remarques, mais bien entendu, on ne peut retenir comme certaines que celles qui sont dûment mentionnées.

Il y a beaucoup de livres que le Général a pu connaître et apprécier qui n’ont pas laissé de traces comme il peut y avoir, dans sa bibliothèque, dont j’ai pu établir le catalogue, des livres qu’il n’a jamais lus. Si nous passons sur les lectures de jeunesse (la comtesse de Ségur, dont deux ouvrages à son nom sont encore dans la bibliothèque de Colombey, Jules Verne, dévoré avec passion pour ses voyages, le « merveilleux » Walter Scott et aussi Alexandre Dumas), nous distinguerons les lectures de la formation scolaire, sélectionnées et commentées par son père, Henri de Gaulle, qu’il relira ou feuillettera souvent lors de son existence ; celles de la formation militaire (Guibert, Lyautey, Ebener, Gavet, Ardent du Pic, Foch et, en captivité von Bernhardi et von der Goltz), mais surtout les lectures de prédilection entre les deux guerres et lors de la « traversée du désert », marquées en particulier par des achats personnels dans les librairies de Chaumont et de Bar sur Aube. Enfin, les lectures occasionnelles qui peuvent aussi laisser une trace : cercle militaire, période de captivité, envoi d’auteurs, cadeaux.

Bien que sa culture soit très vaste et même immense, on retrouve assez bien ses références en ce qui concerne surtout les auteurs de raison et ses préférences en ce qui concerne surtout les auteurs de sentiment. Le Général y fait allusion avec discrétion sans jamais asséner une érudition pédante dans son œuvre écrit (épigraphes et dans le texte), et surtout dans ses Carnets où la transcription est soit rigoureusement précise, soit un peu arrangée et parfois embellie ou utilisée en vue d’une démonstration, « belle infidèle », en quelque sorte.

Ses références sont classiques au sens des auteurs que l’on étudie dans les classes et plus particulièrement dans les collèges religieux d’autrefois : Gréco-latins, surtout les tragiques grecs, Eschyle et plus spécialement Sophocle, les historiens, Thucydide, Polybe, Tacite, les poètes, Lucrèce, Horace et surtout Virgile.

Le XVIème siècle est peu représenté, mais le Général apprécie certains passages de Rabelais et connaît bien Shakespeare. Il connaît également L’Art de la guerre de Machiavel et, bien entendu, Le Prince. On peut dire qu’il fut parfois machiavélien et jamais machiavélique.

Il est nourri par les classiques du grand siècle, les tragiques d’abord, Corneille comme d’instinct et surtout Racine, « un très vieil ami » dont il connaît de nombreuses tirades par cœur, si l’on se réfère aux citations et allusions fort nombreuses.

Il semble apprécier davantage Bossuet que Fénelon, Retz que Saint-Simon, Pascal que Descartes, de façon égale La Rochefoucauld et La Bruyère et ne fait jamais référence à Molière… Il est un familier du grand siècle, siècle de la mesure, de la raison, de l’ordre, de l’harmonie, de la juste proportion entre le but poursuivi et les forces de l’État, siècle de la politique des circonstances, ayant le goût du concret, le don de la nature, le sens des réalités qui éclairent l’auteur, inspirent la manœuvre et fécondent l’action. Enfin, dans La Discorde chez l’ennemi, il s’est souvent référé aux jardins à la française.

Fait significatif, il n’y a que très peu de références aux lumières en dehors de moralistes, Chamfort et Rivarol, l’un et l’autre très indépendants et même critiques à l’égard des lumières, et du poète André Chénier, victime de la Révolution.

Ce sont aussi et surtout les romantiques français et étrangers comme Goethe et Schiller et aussi Byron. Il goûte Lamartine, Victor Hugo, Musset, mais aussi Barbey d’aurevilly et Villiers de l’Isle Adam. Il est grand lecteur et admirateur de Balzac comme il l’est également de Flaubert, de Gobineau.

Chemin faisant, on le trouve familier d’auteurs un peu oubliés comme Louis Bouilhet et Jules Sandeau ou, même révolutionnaires, comme Jules Vallès.

Il faut individualiser trois courants qui semblent l’avoir marqué :

- Le courant religieux, car il y a une lecture approfondie et une connaissance certaine de l’Ancien et du Nouveau testament et de la patristique surtout de Saint-Augustin. Sa culture est à la fois augustinienne et thomiste, comme elle sera un peu janséniste et jésuite.

Au XIXème siècle, inspiré peut-être par la lecture du Correspondant, il est un fidèle de Lamennais, surtout de Lacordaire, comme beaucoup de militaires, de Montalembert, d’Albert de Mun et connaît le courant chrétien social avant de rencontrer Blondel, Maritain et Daniel Rops.

- Il est un fervent des écrivains soldats et plus particulièrement de deux français parmi les plus grands, Vauvenargues et Vigny, ayant évoqué dans Le Fil de l’épée, « ce son sourd et profond de plainte dont nous ont bercés Vauvenargues et Vigny ». Vigny, dont il admire le style et la morale stoïcienne et chrétienne qui fait la dignité, l’abnégation et les souffrances des soldats. Il admire également Ernest Psichari, l’« admirable semeur » de l’« esprit militairement militaire ».

- Le troisième courant est le courant que, faute de mieux, nous appellerons le courant flamand de langue française. Le Général est fier de rappeler ses origines lilloises, (« le petit lillois de paris », « nous autres hommes du Nord ») et sa culture littéraire l’entraînait souvent vers les écrivains et, plus particulièrement, les poètes et écrivains du Nord, tels Rodenbach, Emile Verhaeren surtout et Maeterlinck.

Les grands modèles si tenté qu’on puisse les définir sont au nombre de quatre :

- Chateaubriand. Il fut pour de Gaulle l’« enchanteur » qui le ravissait bien qu’il ne le cite qu’une fois dans ses Mémoires de guerre ; il le relit sans cesse, en particulier lorsqu’il rédige ses Mémoires de guerre et ses Mémoires d’espoir. On trouve soigneusement recopiées quelques quarante citations des Mémoires d’outre-tombe. De Gaulle estimait non seulement son style, mais encore ses idées en matière de politique nationale et étrangère. Pour lui, il avait tout prévu y compris les bolcheviques et restait songeur devant l’actualité de ses propos : « qui l’égalera aujourd’hui ? », disait-il ; notation qui montre l’intérêt passionné que le Général lui portait : « Son œuvre est prodigieuse, de plus c’est un désespéré ». Il reste donc le grand modèle littéraire et parfois aussi politique. De Gaulle estime dans ses Mémoires que, « si rudes que fussent les réalités, peut-être pourrais-je les maîtriser, puisqu’il m’était possible, suivant le mot de Chateaubriand, d’y mener les Français par les songes ».

- Barrès est le second modèle, en particulier lors de la rédaction des Mémoires. De Gaulle a probablement entièrement lu les œuvres de Barrès, les grands romans, les essais et aussi les Cahiers. Il n’a pas caché son admiration pour l’homme, ses cadences et ses idées. Dans une lettre capitale à Jean-Marie Domenach, il parle de « Lui (avec un grand L) qui n’a pas fini de m’enchanter ». Il évoque cet esprit de déchirement de l’âme, si l’on veut de désespoir qui m’ont toujours entraîné chez Barrès, qu’il a habillé d’une splendide désinvolture » ; il a relevé dans ses Carnets, à deux reprises, de nombreuses citations et Barrès est cité deux fois dans ses ouvrages d’avant-guerre et partage avec lui la même vision d’histoire de France et de ses héros : Brennus, Jeanne d’Arc ; il est moins enthousiaste que Barrès en ce qui concerne Napoléon, mais il admet et exalte la continuité nationale et le passage définitif à la République ; même volontarisme, même existentialisme avant (la lettre), même sentiment concernant la vie parmi les masses qui incite à rester sur la ligne de crête…

- Charles Péguy est peut-être l’écrivain qu’il a le plus admiré et aimé : « Je lisais tout ce qu’il publiait. J’admirais son instinct, son style, son sens des formules fulgurantes et répétitives. Il ne se trompait pas et je me sentais très proche de lui. Aucun auteur n’a eu autant d’influence sur moi dans ma jeunesse que Péguy. Aucun ne m’a autant inspiré dans ce que j’ai entrepris de faire. L’esprit de la Vème République, vous le trouverez dans Les Cahiers de la quinzaine ». Ainsi s’exprimait le général de Gaulle dans ses entretiens avec Alain Peyrefitte. Il y a un accord quasi parfait entre les idées et le style qui les exprime à quelques nuances près : France charnelle, Douce France, Notre-Dame la France, la République une et universelle, c’est notre royaume de France. Mère voyez vos fils. Tous nos soldats couchés dessus le sol à la face de Dieu. Cet attachement mystique à la France, aux héros et aux saints, en particulier à Jeanne d’Arc, les relations entre la mystique et la politique, l’éternel et le temporel se retrouvent chez Charles de Gaulle à de nombreuses pages. La pensée qui l’avait le plus marqué est que « l’ordre et l’ordre seul fait en définitive la liberté ».

- Enfin, de Gaulle a une prédilection nette pour le poète du Nord, Albert Samain. Plusieurs citations lui sont nommément attribuées. D’autres sont simplement mises entre guillemets. Et le lecteur doit la restituer, ce qui n’est pas sans difficultés, au poète Albert Samain : « Vieil argile fait aux douleurs » ; « c’est le temps du travail et des métamorphoses » ; « elles ont la sombre attirance des choses qui donnent la mort » ; « nos dieux sont décrépis et la misère en tombe » ; « quelque armada sombrée à l’éternel mensonge ».

En dehors de ses passions littéraires, le Général lit aussi les auteurs contemporains, tant avant la guerre de 1914 qu’entre les deux guerres et après guerre. Un peu en vrac et même dans le désordre, on peut relever la lecture d’Octave Mirbeau, de Joris-Karl Huysmans, d’Alphonse Daudet, d’Anatole France, de Pierre Loti, de Claude Farrère, de Pierre Bourget, d’Henry Bordeaux, d’Amiel, d’Edouard Roth, de Rudyard Kipling mais aussi Mac Orlan, de georges Duhamel, de Colette, de Jules Romains, de Paul Morand, de Pierre Benoît, etc.

Peut-être peut-on noter un relatif éloignement des auteurs de la NRF ou peut-être un côté plus Grasset que NRF ou bien qu’il lui arrive de citer Gide et probablement Roger Martin du Gard. Les auteurs de prédilection semblent bien avoir été entre les deux guerres Malraux, plus particulièrement pour La Condition humaine, mais aussi Mauriac pour tous ses romans. Il parlera de son « magnifique talent, qui savait, grâce à l’écrit, atteindre et remuer le fond des âmes ». Il admirait beaucoup Georges Bernanos et plus particulièrement son Journal d’un curé de campagne. Dans ses lectures de choix, il faisait confiance aux prix littéraires ce qui lui a valu probablement de connaître Malraux très tôt, mais aussi plus tard, Roger Vailland et Le Clézio. Il est aussi familier des dramaturges. Nous connaissons ses fréquentations de Shakespeare, de Corneille et de Racine. Jeune il admirait Rostand, puis se laissa séduire par le théâtre intellectuel de François de Curel et surtout d’Ibsen. Il citait volontiers Ibsen auprès des officiers et même des soldats du 19ème Bataillon de chasseurs à Trèves ; certains parlaient de ses « ibsénités » !

Il restera toujours l’ami des poètes. En dehors de ceux déjà mentionnés, il cite spontanément Paul Verlaine, Sully Prudhomme, Anna de Noailles, Rilke, avant de rencontrer Pierre-Jean Jouve, Marie Noël. Beaucoup d’historiens, ce qui n’étonne guère : grand admirateur de Michelet, il l’est aussi de Tocqueville, de Lavisse, de Fustel de Coulanges, d’Albert Sorel, de Gabriel Hanotaux, de Camille Julian et de Louis Madelin.

Pour les philosophes, il connaît Alfred Fouillée et surtout Emile Boutroux, Henri Bergson. Par la suite il fréquentera et admirera Jacques Maritain, lit Alain et aussi Teilhard de Chardin.

Nous ne pouvons que relever une pensée de Bergson qui a probablement inspiré une partie des décisions du général de Gaulle : « N’oublions pas la fatalité de l’histoire, il n’y a pas d’obstacle que des volontés tendues ne puissent briser, si elles s’y prennent à temps ».

Il faut également rappeler l’influence profonde de Nietzsche, et une des dernières citations, en Irlande, à l’Ambassade de France est celle du désabusement, paraphrasant le cri de détresse de Zarathoustra : « Rien ne vaut rien, il ne se passe rien et cependant tout arrive mais cela est indifférent ».

Il est également un lecteur des critiques littéraires tout en étant lui-même un excellent critique : Gustave Lanson, mais aussi Faguet, Brunetière, Emile Henriot, André Maurois et Pierre-Henri Simon ; les sociologues : Durkheim, Gustave Le Bon et Tarde.

Il est à noter que les écrivains qu’il aimait l’ont presque tous admiré ou rejoint ou accompagné, à quelques exceptions près.

Il faudrait aussi appeler les absents ou quasi-absents par ignorance, indifférence, refus ou banalisation : parmi eux, les comiques, d’Aristophane à Molière et Labiche, Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Zola ne sont pas ou très peu présents ; il en est ainsi des surréalistes en dehors d’une allusion de Sartre, Saint-Exupéry, Maurras et Céline qui n’apparaissent ni dans le florilège ni dans l’anthologie.

La culture du Général était exceptionnellement vaste. Sa connaissance approfondie de nombreux auteurs se reflète dans ses écrits et ses Carnets. Curieux de tous les textes, il est sensible aussi aux idées et au style qui les exprime. Il sait marquer nettement ses préférences même si sa vision reste classique et romantique, marquée par l’enracinement français et quelques auteurs étrangers surtout de culture germanique, sans se désintéresser de ses contemporains. Ses goûts et passions le portent davantage vers les auteurs consacrés que vers les lectures . Si dans le domaine du développement de la France de l’industrie et de la recherche, il se tourne résolument vers l’avenir dans la fréquentation des textes littéraires.

Sa culture est vaste comme surtout les auteurs anciens et quelques grands contemporains.

 

Alain LARCAN

Professeur de médecine

Président du conseil scientifique

Fondation Charles de Gaulle

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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