QUELLE POLITIQUE CULTURELLE POUR RECREER

LE TISSU SOCIAL ET POLITIQUE DU LIBAN ?

 

par Georges Corm,

ancien ministre, politologue, économiste et sociologue

 

 

                            Cet article a été initialement publié en 2001 dans Le Liban à la croisée des chemins, sous la direction de Karim Emile Bitar, numéro hors série de le revue ENA Mensuel, revue des anciens élèves de l'ENA

 

       

       

        Plus de quinze ans après la fin des événements tragiques dont il a été victime entre 1975 et 1990, le Liban demeure en quête malheureuse d’un rôle et d’une identité. Sa vocation traditionnelle, dans ses mythologies comme dans sa réalité, semble appartenir à un monde révolu. Intelligentsia et classe moyenne ne se reconnaissent plus dans le paysage social et culturel du pays. Les rôles mythiques de « trait d’union », de « pont », entre l’Orient et l’Occident, de « vecteur » de modernité en Orient, de « médiateur » culturel, mais aussi le rôle de Beyrouth comme capitale culturelle et politique de l’Orient : tout cela appartient à un passé irrémédiablement perdu. Le Liban n’est plus qu’un pays à la vie chère, aux banques luxueuses, aux entrepreneurs de béton flamboyants ; le pays aux milliers de voitures de luxe, dont les grands événements médiatiques sont les « mois de consommation » (shahr al tassawouk), et dont l’objectif national proclamé par son chef de gouvernement est de devenir un second émirat de Dubaï dans la région.

         Submergé d’abord par la violence, le Liban a été par la suite livré au tourbillon des énormes fortunes réalisées par la guerre, le pétrole ou les opportunités de l’émigration en Afrique sub-saharienne. Dans un monde arabe qui a lui aussi connu des mutations spectaculaires, le Liban a perdu son âme et sa joie de vivre, mais aussi sa vitalité qui pouvait être grande, même aux pires moments de déstabilisation et de violence. Il ne lui reste plus, pour parler crûment, que des résistants héroïques et encombrants au sud du pays, récemment évacué par Israël, des tycons et prédateurs financiers et fonciers et surtout des Libanais découragés, rêvant d’émigration.

         Le pays n’est guère en état de développer une politique culturelle ou de reconstituer une dynamique culturelle redonnant confiance aux Libanais ; leur inspirant à nouveau la fierté d’être ce qu’ils sont encore, dans leur grande majorité, à savoir des citoyens honnêtes,  laborieux, et créateurs, souvent des scientifiques rigoureux, des poètes et des artistes de grande qualité. Faute d’ambitions collectives, ces Libanais n’ont plus que des aspirations individuelles qui les poussent hors du Liban. L’Etat, plus que jamais gangrené par le détestable confessionnalisme, serait bien en peine d’avoir une politique culturelle. Ses institutions éducatives ne sont plus ce qu’elles ont été avant la guerre ; il manque cruellement de moyens financiers pour rénover l’enseignement public. Parvenir à forger un consensus sur une politique culturelle n’est donc pas une entreprise facile, mais le défi pourrait être relevé.

         Cependant, pour pouvoir agir et influer sur l’avenir culturel du pays, il faut d’abord prendre la mesure des changements qui ont affecté le Liban. Il faut accepter le fait que le Liban ne pourra plus être ce qu’il fut durant ses « trente glorieuses » entre 1945 et 1975, le refuge créateur et bouillonnant d’un monde arabe encore « vierge », en pleine ébullition, décomposition et recomposition. Les affaires et la culture y allaient de pair, les premières n’écrasant pas les secondes. Une classe moyenne composée de Libanais, mais aussi d’arabes de différentes nationalités (en particulier syriens et palestiniens), pouvait s’épanouir. Ce Liban a disparu, de même que le monde arabe de cette époque qui a connu des métamorphoses géantes et pour qui Beyrouth n’est plus « la Mecque » économique, financière et culturelle de l’Orient.   

         Il faut donc accepter que c’est un autre Liban qui doit naître de nos imaginations avant de pouvoir se concrétiser en dynamique culturelle positive, capable de nous redonner le goût de vivre et d’entreprendre dans notre pays, et donc de permettre de retrouver la confiance en nous-mêmes. Le paradoxe est que ce nouveau Liban est à portée de mains, mais que nous ne le voyons pas ou ne pouvons pas le voir, car nous avons perdu le goût d’espérer et de lutter, de posséder « une utopie créatrice» qui pourrait nous ancrer dans le nouveau siècle. Trop occupés à pleurer notre ancien Liban, à nous lamenter sur les équilibres communautaires rompus et les héros vaincus de la guerre, ou trop obnubilés par la présence massive et pesante des vainqueurs libanais de la guerre et de leurs protecteurs extérieurs, nous avons laissé les fantômes de la guerre gouverner nos esprits. Las des événements dramatiques qui ont ruiné nos vies, nous ont épuisé d’inquiétude et d’interrogations métaphysiques sur nos destins et celui de nos enfants, nous avons baissé les bras, laissé nos vies ballottées par les vagues d’un quotidien sans horizon.

         Et pourtant ! Si les Libanais peuvent se retrouver dans un projet nouveau cohérent et mobilisateur, c’est bien dans la culture qu’ils peuvent le faire. Non plus, la culture kaléidoscope, tour de Babel, qui caractérise encore notre pays, avec ses avantages et ses inconvénients, mais dans l’objectif de parvenir à « l’excellence » culturelle, au plein sens du terme. C’est bien de nos ressources humaines que nous sommes le plus fiers et pourtant nous n’en faisons rien, sinon les exporter au lieu de les fixer sur notre sol. Vingt à trente universités ou instituts académiques, dont certains de renom, mais pas un seul centre de recherche, respecté et reconnu à l’échelle régionale ou internationale. Des ressources en eaux et des sols fertiles, mais aucune industrie agro-alimentaire qui aurait pu faire du Liban le Danemark du Moyen-Orient ; pas une technologie industrielle ou de service développée au Liban ; pas d’utilisation de l’énergie solaire ou éolienne alors que le coût de notre électricité est le plus cher de la région. Le pays est un « désert » des techniques et des sciences, ou même de la recherche en sciences humaines, en dépit de toutes les institutions académiques dont il est fier.

             Comment expliquer un tel paradoxe qui nous condamne au découragement et à l’absence d’utopie créatrice, sinon par la prégnance du modèle qui a toujours hanté certains Libanais que l’argent facile et rapide fascine, le modèle du Liban Monte-Carlo de l’Orient (depuis quelques temps, couleur locale exige on parle plus volontiers de Dubaï). Le Liban casino, le Liban banque, le Liban « des mois de consommation », ou mois des soldes, le Liban des expositions foncières itinérantes dans les riches contrées pétrolières. Oui, il n’est guère facile de se débarrasser de ce modèle, « utopie destructrice », pour revenir au monde de la réalité et du travail créateur, à notre sens, le seul sur lequel on puisse bâtir un avenir meilleur. Le gaspillage de nos énergies et de nos capacités apparaît ici comme monstrueux, car la solution est à portée de mains : valoriser nos ressources humaines sur place au lieu de les exporter brutes pour vivre des rentes qu’elles rapporteront à ceux qui restent sur place.

             Il faut arrêter de créer des universités et des instituts académiques ou techniques, si c’est pour ne pas en valoriser sur place la « production ». Les Libanais résidents ne peuvent pas tous se transformer en croupiers de casinos ou serveurs de restaurants et d’hôtels, cependant que les scientifiques et les doués culturellement et techniquement s’exportent. La tour de babel communautaire et culturelle, qui défigure sous beaucoup d’aspects le Liban, ne disparaîtra que lorsque le désir d’excellence culturelle, scientifique et technique aura remplacé la croyance naïve dans l’économie de rente, de casino et de spéculation. S’il est difficile d’obtenir un consensus pour se révolter directement et en priorité contre le système communautaire qui paralyse nos énergies, il est possible et plus simple d’œuvrer pour l’excellence dans le domaine culturel qui conduira inévitablement à simplifier les problèmes de réforme politique loin de tout esprit confessionnel. Réclamer l’excellence, se battre pour que nos institutions éducatives soient des centres de rayonnement et de création productive, sont les meilleures armes d’un combat pour le Liban et sa renaissance.

         Si la classe moyenne, si une élite au sens noble du terme doit se reconstituer, c’est bien en revendiquant et en agissant au sein des institutions éducatives et culturelles, au sein des médias tombés dans le conformisme le plus étouffant. C’est un combat qui peut rassembler les Libanais de tous les horizons culturels et communautaires, c’est le combat pour notre dignité et contre les seigneurs de la guerre et les prédateurs financiers et fonciers qui transforment le Liban en un lieu de déshérence et de souffrance pour la majorité de la population.

             Nous sommes appelés à mettre en route une nouvelle dynamique éducative et culturelle et dans ce domaine, il est possible d’unir les efforts entre Libanais émigrés qui occupent des fonctions créatrices et les Libanais résidents qui auraient décidé de se battre. Recherchons l’excellence scientifique, culturelle et technique au Liban même, c’est la seule voie qui s’offre à nous, la seule utopie créatrice qui vaille la peine que l’on se batte pour elle.

             Pour une fois dans leur histoire moderne, il est temps que les Libanais commencent à construire un pays pour eux-mêmes et leurs enfants et non point un pays « pour les autres ». Si nous voulons retrouver un rayonnement régional et international, il faut commencer par retrouver la dignité d’être nous-mêmes, c’est-à-dire trouver en nous-mêmes nos propres ressources vitales et cesser de ne concevoir notre existence qu’en fonction des autres nations. Tant que nous quémanderons des uns et des autres de l’appui, politique, culturel, militaire, économique, tant que nous penserons que sans les autres nous ne sommes rien, nous resterons condamnés à la médiocrité et la vulgarité, à la douleur de vivre et à l’émigration. Pour exister, il faut penser, produire et garder jalousement nos talents chez nous. Il n’y aura pas de retour de la culture et du rayonnement culturel au Liban, s’il n’y a pas un retour au monde du réel, de la production et de l’excellence scientifique et technique.

         Il revient  à la société civile libanaise de prendre des initiatives pour mettre le pays sur le chemin de cette excellence culturelle, à commencer par les institutions éducatives et culturelles privées. En sciences humaines, comme en sciences exactes, n’est-il pas temps de faire pression pour que des centres de recherche de qualité se multiplient, pour que nos universités ne soient pas seulement l’antichambre de l’émigration, pour que nos chercheurs à l’étranger aient envie de revenir au Liban parce qu’ils y trouveront un cadre créatif et valorisant ? Dans les sociétés du secteur privé, n’est-il pas temps de moderniser et de développer les outils de production, de consacrer des dépenses à la recherche et au développement, à multiplier les partenariats avec les entreprises étrangères pour leur proposer des laboratoires de recherche et de conceptions qui feraient travailler nos scientifiques et chercheurs ?

         Voici des directions d’actions susceptibles de contribuer progressivement à changer le visage du Liban. Des succès rapides dans ce domaine pourront permettre par la suite de mieux influencer l’Etat pour qu’il trouve les ressources et l’énergie d’une véritable réforme du système d’enseignement public. Pour être efficace, au Liban, dans l’état actuel des choses, c’est à la société civile de prendre l’initiative du changement. Encore faut-il qu’elle sorte des ornières politiques et culturelles dans laquelle elle est, assez souvent, prisonnière.

 

 

 

 

 

copyright : ENA Mensuel, AAEENA

 

 

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