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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

 CHATEAUBRIAND ET LA POLITIQUE

 

 

par Guy BERGER 

 

  

               

Chateaubriand est le premier de nos grands écrivains qui, après avoir acquis une audience auprès du public par ses réussites littéraires, a exercé ensuite presque tous les métiers de la politique moderne, et ce de façon paisible, avec des succès renouvelés. Avant lui, bien sûr, d’autres écrivains avaient eu des «idées politiques », conseillé les princes ou  participé à l’orchestration des passions politiques de leur temps. Il y a une «politique de Pascal » que l’on peut reconstituer à partir de quelques pensées, comme il y a une «politique de Corneille » présente dans son théâtre. Diderot rédigea les articles de doctrine de l’Encyclopédie et offrit ses avis à Catherine II. Rousseau fut non seulement l’auteur du Contrat social mais aussi le consultant des Polonais et des Corses insurgés. Au temps des guerres de religion, Ronsard et Agrippa d’Aubigné avaient déjà exprimé avec éloquence les aspirations et les fureurs des catholiques ou des protestants français. Mais sous l’Ancien régime, aucun écrivain n’avait eu à jouer un rôle politique. C’est en tant que grands seigneurs que le Cardinal de Retz et Saint-Simon avaient été des acteurs majeurs de la Fronde ou de la Régence qu’ils évoquèrent ensuite dans leurs Mémoires. Sous la Révolution, la plupart de ceux qui, comme Condorcet, Chamfort ou André Chénier, furent tentés par les mandats électifs, le militantisme ou le journalisme engagé y laissèrent la vie.

 

            L’entrée de Chateaubriand en politique à partir d’avril 1814 fut emblématique d’une nouvelle époque. Alors qu’il était considéré comme le premier écrivain de sa génération, il entreprit à partir de ce moment une seconde carrière d’homme politique, qu’il poursuivit avec opiniâtreté jusqu’en 1833. Elle lui permit d’être tour à tour ou simultanément un essayiste, voire un propagandiste, écouté, un journaliste réputé, un haut fonctionnaire politique de premier rang, ambassadeur à Berlin, Londres et Rome, un membre du gouvernement, comme ministre des affaires étrangères,  un membre influent de l’état-major d’un parti politique, un grand parlementaire enfin, intervenant régulièrement, pendant près de quinze ans, à la tribune de la Chambre haute.

 

             D’autres «intellectuels » tenteront, après lui, de mener cette seconde carrière  politique qu’autorisait, en principe, le nouvel age de la démocratie et de l’égalité des droits. Peu, à vrai dire, y réussiront aussi brillamment. Guizot, qui dirigea le gouvernement pendant près de sept ans, est peut-être le seul qui ait connu, sur ce plan, un succès plus marqué, c'est-à-dire exercé plus de pouvoir. Lamartine, parlementaire d’opposition sous la Monarchie de juillet, n’accéda au ministère que pour une très brève période, en 1848, avant de connaître un échec électoral, humiliant et définitif. Par la suite, de Victor Hugo à Malraux, de Barrès à Giraudoux, les écrivains qui fréquentèrent les assemblées ou les bureaux ministériels, ne le firent guère qu’en amateurs ou à des postes secondaires. Claudel, Alexis Léger (Saint John Perse) ou Paul Morand se gardèrent bien d’être autre chose que des hauts fonctionnaires. Comme si le peuple souverain était en définitive plus méfiant ou moins facile à séduire que les monarques de la première moitié du dix-neuvième siècle !

 

            Chateaubriand entra en politique en publiant, le 5 avril 1814, un pamphlet daté du 30 mars, intitulé De Buonaparte et des Bourbons et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de l’Europe. Les Alliés venaient de pénétrer dans Paris et Napoléon d’abdiquer. Si Talleyrand avait déjà fait admettre au tsar Alexandre I, d’abord très réticent, que le retour des Bourbons était la seule solution concevable et si Wellington et les Anglais y étaient favorables, les uns et les autres hésitaient dans l’attente des réactions des Français. Chateaubriand contribua à créer un mouvement d’opinion royaliste à Paris qui se révéla décisif. Le public cultivé attendait ses écrits où il retrouvait sa sensibilité. Il écrira plus tard, dans ses Mémoires d’outre-tombe, que Louis XVIII aurait déclaré que cette brochure lui «avait plus profité qu’une armée de cent mille hommes ». Que ce propos ait été exact ou non, il montre que Chateaubriand avait conscience qu’il se mettait désormais au service d’une cause politique en utilisant l’influence qu’il avait acquise sur l’opinion depuis 1801, l’année d’Atala, par les livres qu’il avait fait paraître. Ce premier texte fut suivi, et ce dès cette année 1814, de nombreux autres écrits publiés en brochures ou sous forme d’articles dans la presse, notamment dans le Journal des débats de son ami Bertin. D’octobre 1818 à mars 1820, il participa au lancement et à la rédaction d’un journal, Le Conservateur. Ce fut un vrai succès de presse et il y donna plusieurs fois par mois de copieux articles. En août 1815, il fut nommé par le roi Louis XVIII membre de la Chambre des pairs. A la tribune de cette assemblée il prononça jusqu’en août 1830 de nombreux discours. Enfin, comme ambassadeur ou comme ministre, il rédigea lui-même des notes et dépêches de janvier 1822 à août 1824 puis de juin 1828 à août 1829. Cette production de textes politiques s’acheva en décembre 1832 par la publication d’une brochure de 121 pages, le Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry, qui lui valut d’être poursuivi devant la Cour d’assises et …triomphalement acquitté.

 

 

             Si surprenant que cela puisse paraître, ce corpus d’écrits, fort abondant mais très dispersé, n’a pas encore fait l’objet d’une véritable édition scientifique. Chateaubriand fera figurer dans ses Œuvres complètes publiées de 1826 à 1831 chez Ladvocat deux volumes de Mélanges politiques reprenant la plupart de ses opuscules, un volume intitulé Polémique regroupant les articles de presse des années 1818-1820 et 1825-1826, un volume d’Opinions et discours  se terminant par son discours de démission de la Chambre des pairs en août 1830 et enfin un volume de Mélanges historiques où il placera des études contemporaines des textes précédents mais dont le sens était surtout politique, comme les articles sur la Vendée du Conservateur ou un essai inédit sur les Quatre Stuarts. Le Congrès de Vérone, publié en 1838, qui se présente comme un morceau anticipé de ses Mémoires, comportera tout un volume de pièces justificatives où l’auteur utilisera sa correspondance diplomatique des années 1822-1824. Mais certains morceaux trouveront place ailleurs. Une Note sur la Grèce publiée en 1825 pour soutenir l’action du comité philhellène sera reprise, l’année suivante, en introduction de la réédition de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem des Œuvres complètes. Le Mémoire sur les affaires d’orient qu’il avait adressé au ministre des affaires étrangères en novembre 1828 n’apparaîtera que dans les Mémoires d’outre-tombe. Les seules Œuvres complètes publiées après la disparition de Chateaubriand, celles de l’édition Garnier de 1861-1863 introduite par une longue étude de Sainte-Beuve, adopteront ce choix et ce classement et ne changeront pas l’état du texte. Or Chateaubriand non seulement n’avait pas publié l’intégralité de ses écrits politiques mais il avait  quelquefois revu le texte original et pratiqué des coupures qui n’étaient pas toutes anodines.

 

            Cette partie de l’œuvre de Chateaubriand sans être ignorée a été longtemps très négligée. Alors que les romans, les voyages, les Mémoires d’outre tombe, le Génie du christianisme, l’Essai sur les révolutions, la Vie de Rancé ont fait l’objet de vraies éditions critiques, et ce depuis plusieurs décennies, la première édition critique de tous les écrits politiques de Chateaubriand, présentés dans leur ordre chronologique et collationnés sur les textes originaux, avec mention des variantes, a été publiée … en juin 2002, par Colin Smethurst, chez Droz, dans un volume qui ne couvre, encore, que la période allant d’avril 1814 à la fin de 1816. Jean-Paul Clément, le directeur de la Maison de Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups, avait, toutefois, publié en 1987 une excellente anthologie commentée, Chateaubriand politique, dans la collection Pluriel d’Hachette. On peut dater de cette publication un réel renouveau d’intérêt pour les écrits politiques de Chateaubriand. En 1993 Jean-Paul Clément avait pu soutenir cet intérêt en donnant à l’Imprimerie nationale une bonne édition des Grands écrits politiques qui rendait à nouveau accessibles sept écrits majeurs dans leur texte intégral établi avec sûreté. On peut espérer que l’édition critique des Œuvres complètes qui est actuellement en projet chez Slatkine permette enfin de bien percevoir l’importance, l’originalité et la diversité de cette partie de l’œuvre de Chateaubriand.

 

            Pour qui veut bien s’y plonger son intérêt est double. Intérêt littéraire, car ces écrits politiques ont été le véritable atelier du style que Chateaubriand porta ensuite à sa perfection dans l’œuvre postérieure, les Mémoires d’outre tombe et la Vie de Rancé, en échappant aux contraintes de l’esthétique néo-classique, encore si présentes dans Les Martyrs ou l’Itinéraire. Chateaubriand y a également créé la plupart des «genres littéraires » de la littérature politique moderne, du pamphlet d’humeur au discours technique sur des questions budgétaires et financières, en passant par l’étude de droit constitutionnel ou la discussion des options d’une politique étrangère. Intérêt historique, car ces écrits politiques ne furent pas seulement des prises de position d’un intellectuel sans responsabilités, ils accompagnèrent  une activité politique, parfois assez fébrile, qui conduisit leur auteur à participer à de nombreuses réunions et conciliabules dans les cercles politiques et à rechercher des emplois où il puisse exercer une influence et avoir du pouvoir. On ne peut sans s’y reporter comprendre ce que fut cette activité politique que Chateaubriand mena sans jamais renoncer à ses idées, étant précisé aussitôt que ces idées évoluèrent elles-mêmes en raison des circonstances et de la réflexion de leur auteur.

 

            Trois mois après la publication de De Buonaparte et des Bourbons, en juillet 1814, ses relations dans la haute aristocratie et l’amitié de Madame de Duras lui avaient valu d’être nommé ambassadeur en Suède, poste qu’il ne rejoignit jamais mais dont il perçut le traitement. En avril 1815, le Roi lui permit de le suivre à Gand et l’admit au conseil «pour parler de l’intérieur ». Au retour de Gand, après les Cent Jours, il devint ministre d’État, fonction honorifique mais bien rémunérée qui avait été reprise de la pratique de l’Ancien régime, et il fit partie de la première fournée de la Chambre des pairs. Mais Chateaubriand, qui sous la première Restauration avait été proche du centre et avait défendu la Charte avec éloquence et habileté dans ses Réflexions politiques d’octobre 1814, ce qui lui avait attiré la bienveillance de Louis XVIII, se rapprocha alors de la droite ultra qui venait de gagner les élections à la Chambre des députés. Il devint l’un des principaux porte-parole de ce parti à la Chambre des pairs. Il avait été révolté par l’entrée de Fouché dans le ministère et considérait que les Cent Jours avaient montré qu’il était  devenu nécessaire de refonder la société française sur des bases traditionnelles. Le Roi ayant décidé de maintenir un gouvernement du centre pour des raisons tant de politique étrangère que de politique intérieure, Chateaubriand se trouva  assez vite rejeté dans l’opposition au ministère et, de façon sourde, au souverain. La rupture intervint en septembre 1816, lorsqu’il publia La monarchie selon la Charte où, malgré le conseil que lui avait fait passer Louis XVIII, il critiquait le ministère Richelieu-Decazes, trop complaisant selon lui pour les «intérêts révolutionnaires », et la décision de dissoudre la Chambre introuvable. En représailles, il fut destitué de son titre de ministre d’État, ce qui l’obligea à vendre sa chère Vallée-aux-Loups.

 

            De la fin de 1816 à mars 1820, Chateaubriand participa  au premier rang, comme journaliste et orateur parlementaire, à l’offensive de la droite pour conquérir le pouvoir. Le célèbre article du Conservateur sur la morale des intérêts et la morale des devoirs, paru en décembre 1818, appartient à ce long  et dur combat qui dura un peu plus de trois ans et demi. L’assassinat du duc de Berry par Louvel, le 13 février 1820, ouvrit une crise qui permit aux hommes politique de la droite d’accéder au pouvoir. Dès novembre 1820, Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Berlin où, cette fois, il se rendit effectivement. En mai 1821, son titre de ministre d’État lui fut rendu et son ascension se poursuivit assez rapidement grâce à la consolidation de la droite au pouvoir, non qu’il n’eût que des amis dans ce milieu politique et social, mais il était devenu «incontournable », comme on dit de nos jours. En janvier 1822, il devint ambassadeur à Londres, en août plénipotentiaire au congrès de Vérone, en décembre enfin ministre des affaires étrangères. Pendant toute l’année 1823, il dirigea la diplomatie française alors que l’armée, sous les ordres du duc d’Angoulême, pénétrait en Espagne pour rendre son trône à Ferdinand VII. La pleine réussite militaire et diplomatique de cette campagne, qui contrastait avec les échecs qu’avait subis Napoléon quelques années plus tôt, pouvait largement lui être imputée et joua un rôle certain dans le succès de la droite aux élections de février 1824. Chateaubriand commençait à rêver d’une grande politique étrangère dont il serait le concepteur et l’exécutant. Malheureusement, il entra en conflit avec Villèle, le président du conseil, pour des raisons assez futiles d’amour propre et parce qu’il refusa de soutenir au Parlement le chef du gouvernement engagé dans une politique difficile de conversion des rentes. En juin 1824, Villèle, ulcéré de ce manque de solidarité politique, obtint de Louis XVIII le renvoi de Chateaubriand du ministère, renvoi qui se fit sans compensation et dans des conditions humiliantes.

 

            On pouvait comprendre l’attitude de Villèle, mais le renvoi brutal de Chateaubriand fut pour la droite une grave erreur qui l’affaiblit durablement. Chateaubriand devint, presque aussitôt, le centre de ralliement d’une contre-opposition royaliste qui au Parlement et dans la presse fit de plus en plus cause commune avec les libéraux. Il continuait certes d’afficher son loyalisme monarchique, assistant par exemple au premier rang, le 29 mai 1825, au sacre de Charles X à Reims, mais il dut se défendre contre les attaques haineuses des journaux ministériels et, face aux divers projets visant à limiter les critiques des journalistes contre le gouvernement, il devint le «paladin de la liberté de la presse », dont il donna une justification politique fortement argumentée. Dans les premiers mois de 1827, il participa au combat de la Chambre des pairs et de l’Académie française contre le projet de loi sur la presse présenté par le garde des sceaux, M. de Peyronnet. Il qualifia de «loi vandale », mot qui resta, ce texte que le ministre avait défini comme étant une «loi de justice et d’amour » et que le gouvernement dut finalement retirer. Chateaubriand s’est défendu avec énergie d’avoir alors mené contre ses anciens amis politiques un combat motivé essentiellement par le ressentiment et d’avoir ainsi divisé la droite. Percevant bien les évolutions de l’opinion publique, qui aspirait à partir de 1825 au développement des libertés et commençait d’oublier les traumatismes de la Révolution, il condamnait les orientations rétrogrades d’un ministère insensible aux vœux et aux besoins des nouvelles générations. Préfaçant en 1827 le recueil de ses articles intitulé Polémique, il tint à s’expliquer sur cette évolution de son attitude et de sa pensée : « Deux époques bien différentes divisent naturellement ces productions successives de neuf années. A la première époque, après les Cent Jours, je faisais l’éducation constitutionnelle des royalistes, je  combattais la faction buonapartiste, qui cherchait à réveiller la faction révolutionnaire ; et j’essayais d’arrêter les gouvernements sur la pente démocratique où ils s’étaient placés. A la seconde époque, les positions étaient changées : les buonapartistes et les révolutionnaires n’existaient plus ; les royalistes avaient obtenu la victoire par la Charte, mais beaucoup d’hommes que j’avais ralliés aux libertés légales les avaient trahies… J’étais obligé d’avertir les gouvernements des dangers de l’absolutisme, après les avoir prémunis contre l’entraînement populaire ».

 

            Lorsque Villèle dut se retirer, après avoir perdu les élections de novembre 1827, Chateaubriand cessa son opposition et se rallia, sans tarder, au nouveau gouvernement de centre-droit animé par Martignac. Il aurait souhaité que l’ouverture pratiquée par celui-ci puisse s’étendre à des personnalités du centre-gauche comme Casimir Périer ou Sébastiani. Il accepta, néanmoins, de ne pas faire partie du gouvernement à la place de ministre des affaires étrangères qu’il souhaitait retrouver et, en mars 1828, de partir pour Rome, où il fut nommé ambassadeur trois mois plus tard. Si heureux qu’il ait été de retrouver la ville éternelle, cette nouvelle mission diplomatique, qui lui avait été confiée à contrecœur par le Roi, ne fut pas un plein succès. Quand le pape Léon XII mourut, en février 1829, ce ne fut pas le candidat de la France qui fut élu par le conclave et le favori de Metternich devint même secrétaire d’État. Il était en congé en France, lorsque le roi Charles X, en août 1829, fit appel à Polignac pour constituer un nouveau gouvernement. Martignac avait contribué à améliorer le climat politique. Le Roi, après un voyage triomphal dans l’Est de la France, s’était cru autorisé à reprendre les choses en main pour imposer ses choix. Chateaubriand, parfaitement lucide sur l’état véritable de l’opinion, refusa de «participer au malheur de la France » et démissionna de son ambassade de Rome, se tenant ensuite à l’écart de la scène politique.

 

            Le refus du Roi de tenir compte du résultat des élections de juin 1830, pourtant sans ambiguïtés, puis les ordonnances de juillet provoquèrent, on le sait, une crise révolutionnaire où sombra la monarchie légitime. Le 30 juillet, Chateaubriand fut reconnu dans la rue, acclamé comme le défenseur de la liberté de la presse et porté en triomphe à la Chambre des pairs. Dans les jours qui suivirent, il fut approché par l’entourage du duc d’Orléans et se rendit même au Palais Royal. Charles X et le duc d’Angoulême avaient abdiqué et nommé Louis-Philippe lieutenant général du royaume, afin d’exercer la régence au nom duc de Bordeaux. Chateaubriand aurait souhaité que le duc d’Orléans se contente de cette solution. Il refusa de donner son aval à la montée de ce dernier sur le trône et dénonça cette «usurpation » dont il prédit l’échec final. Le 7 août, il parla pour la dernière fois à la tribune de la Chambre des pairs : « Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi qu’on fasse, une nouveauté… Je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente…Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité ».

 

            En 1831 et 1832, Chateaubriand publia pas moins de quatre opuscules, qui connurent un grand succès, pour développer une critique féroce de la monarchie de juillet et défendre les causes de la Légitimité et de la duchesse de Berry. Le dernier se terminait par une apostrophe restée célèbre : « Illustre captive de Blaye. Madame ! que votre héroïque présence sur une terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que mon indépendance politique m’a acquis le droit de vous dire : Votre fils est mon Roi ! » Nommé membre du «gouvernement secret » constitué par la duchesse de Berry, il fut arrêté en juin 1832 et placé en détention préventive pendant quinze jours dans les appartements du préfet de police. Il avait, pourtant, été de ceux qui avaient recommandé la plus grande prudence à Marie Caroline. En 1833, il se déplaça deux fois à Prague pour plaider, mais en vain, la cause de la duchesse de Berry auprès de Charles X en exil et c’est ainsi que prit fin son activité politique. En novembre 1843, néanmoins, il se rendit à Londres pour rendre hommage au comte de Chambord. Il avait 75 ans ; de nombreux français l’accompagnaient dans cette ultime démarche qui mit en fureur Louis-Philippe et Guizot. Le prétendant devenu majeur le combla d’égards et l’année suivante Chateaubriand évoqua la scène  dans une page pleine d’émotion de la Vie de Rancé.

 

            Chateaubriand a présenté de façon assez distante et détachée cette activité politique des années 1814-1833, près de vingt ans de sa vie, dans ses Mémoires d’outre-tombe. Il a tenté d’atténuer le tournant de 1814, rappelant que dès son premier ouvrage, l’Essai sur les révolutions publié à Londres en 1797, il s’était beaucoup intéressé à la politique. Il a eu tendance à gommer la vigueur de ses polémiques et ses évolutions idéologiques, se présentant même parfois comme indifférent aux formes politiques et aux partis et attaché, avant tout, depuis le début de sa carrière, à la seule cause des libertés. Il a, enfin, volontiers minimisé la place dans son oeuvre des écrits que cette activité politique avait suscités. De nombreux commentateurs se sont laissés abuser par cette interprétation. La vérité était différente.

 

            Pendant toute une première partie de sa vie, de 1787 à 1814, Chateaubriand avait, en réalité, plutôt fui et même refusé l’engagement politique qui lui semblait un moyen de perdition. Il assista, un peu effaré, ne sachant qu’en penser, aux deux premières années de la Révolution. En 1791, alors que tous les jeunes hommes de sa génération prenaient parti pour l’un ou l’autre des camps qui s’affrontaient, il partit, sur les conseils de Malesherbes, pour l’Amérique, afin d’entreprendre un voyage d’exploration, aussi loin que possible de Paris. Il revint, certes, un an plus tard après avoir appris par hasard la fuite du Roi à Varennes. En juillet 1792, il rejoignit, toujours sur les conseils de Malesherbes, l’armée des princes. Mais il ne participa qu’à la campagne de 1792. Réfugié en Angleterre, il se tint  ensuite pendant sept ans à l’écart de tous les enrôlements. Dans l’Essai de 1797 il tenta de donner une explication de la Révolution, privilégiant le thème de la corruption des mœurs. Il y analysa l’entreprise jacobine avec horreur mais renvoya dos à dos, ne souhaitant pas prendre parti, les deux clans qui se partageaient les milieux de l’émigration : les constitutionnels et les absolutistes. Lorsqu’il revint en France, en mai 1800, il participa, sous la houlette de Fontanes, au combat idéologique contre le parti révolutionnaire et les héritiers de la philosophie des Lumières. Mais il refusa d’aller plus loin, sur le terrain politique, et de se mettre au service de Napoléon, comme il avait refusé de rester en émigration. Sans doute dédia-t-il la seconde édition de son Génie du christianisme, en 1803, au Premier consul. Ce livre qu’il préparait depuis les derniers temps de son séjour à Londres était venu à point nommé appuyer dans l’opinion la nouvelle politique religieuse du gouvernement. Il accepta, de même, un poste de secrétaire d’ambassade à Rome. Mais dès l’année suivante, il démissionnait, refusant de poursuivre une carrière diplomatique à laquelle il avait aspiré et qui ne lui déplaisait pas. L’exécution du duc d’Enghien avait été pour lui le signal. Il comprit alors qu’au service d’une tyrannie qui n’avait d’autre fin que l’accroissement de son pouvoir, il ne pourrait que servir ou être brisé. Jusqu’à la fin de l’Empire, il se tint à cette attitude, sans entrer pour autant dans une opposition active au régime. En 1811, il voulut bien être candidat à l’Académie française, sachant que son discours de réception devrait contenir un éloge de l’Empereur. Il ne fut d’ailleurs élu qu’avec l’appui de celui-ci. Mais, en définitive, il ne fut pas reçu Quai Conti, non que l’hommage à la famille impériale de son projet d’allocution ait été jugé insuffisant, mais parce qu’il refusa de n’y pas critiquer le régicide en évoquant son prédécesseur. Chateaubriand ne voulut jamais renoncer à l’indépendance de sa pensée et de son expression. D’instinct il comprit très tôt qu’il ne pourrait mener une carrière politique qui serait digne de lui que dans le cadre d’un régime de libertés, c’est à dire d’un régime que la France n’obtint qu’à l’époque de la Restauration. C’est en ce sens que 1814 fut pour lui une étape décisive.

 

            L’expérience qui suivit transforma aussi son œuvre. Chateaubriand était arrivé dans les dernières années de l’Empire, après la mise au point et la publication de l’Itinéraire, en février 1811, à une sorte d’impasse littéraire. Le faible succès des Martyrs l’avait affecté. Depuis 1803, il avait le projet d’écrire ses Mémoires.  Il s’y était mis en 1809. Mais il n’avait rédigé, à la fin de 1813, que les deux premiers «livres », soit à peine plus d’une soixantaine de pages, selon une conception qu’il abandonnera plus tard. Pendant les années 1811-1813, il utilisa la documentation réunie pour les Martyrs pour composer des discours historiques sur la fin de l’empire romain et les débuts du christianisme. Sans doute n’en fut-il guère satisfait car il les garda dans ses tiroirs, ne les livrant au public qu’en 1831, à l’occasion de l’édition de ses Œuvres complètes, et encore après les avoir fait précéder d’une longue préface, beaucoup plus intéressante, où il reformula sa philosophie de l’histoire. A partir de 1814, les stimulations de cette nouvelle vie politique, les contraintes du journalisme polémique et de la rhétorique parlementaire non seulement l’aidèrent à transformer son style et sa langue, comme il a été déjà noté, mais aussi lui donnèrent de nouvelles sources d’inspiration. Pendant les moments de loisir que lui laissa son activité d’homme politique et de diplomate, il reprit la rédaction de ses Mémoires et mit au point ses Œuvres complètes. Surtout, au terme de sa période d’engagement militant, en 1832, il fut conduit à repenser complètement le projet de ses Mémoires : celles-ci ne seront plus les seuls souvenirs de sa vie personnelle mais l’épopée de son temps qui a vu le passage de l’Ancien régime au monde moderne et auquel il pensera avoir apporté une contribution notable. Dix ans de travail supplémentaire ne seront pas de trop pour lui permettre de réaliser cette œuvre, les Mémoires d’outre tombe.

 

            Marcel Aymé, dont on vient de publier les Écrits sur la politique, notait non sans raison : « C’est la faiblesse de presque tous les écrivains qu’ils donneraient le meilleur d’eux-mêmes et de ce qu’il ont écrit de plus propre, pour obtenir un emploi de cireur de bottes dans la politique ». Le vicomte de Chateaubriand n’a jamais été un flatteur. La violence des polémiques auxquelles il participa fut même la principale des  raisons qui ne lui permirent pas de plus accéder au ministère. Le roi Charles X ne lui pardonnait pas ses critiques de Villèle. Mais il a comme écrivain su tirer le meilleur de ce que la politique pouvait lui donner. Et la Restauration lui a malgré tout permis d’être un grand ministre des affaires étrangères. Ce qui n’est pas si fréquent.

 

                                                                                   Guy Berger

                                                                       Promotion Stendhal 1965

                                                           Président de chambre à la Cour des comptes

                                                           Secrétaire général de la Société Chateaubriand

 

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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