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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

 LE PARADIS DE RETZ

 

 

par Michel Bernard

 

 

 

 

        Qui connaît Saint-Mihiel ? Pas grand monde hors ses 4800 habitants, leurs voisins et quelques fonctionnaires dont c’est le métier de connaître Saint-Mihiel. La petite ville émerge de la statistique nationale sur deux souvenirs. L’un date de la Grande Guerre, quand le saillant de Saint-Mihiel, formé dans les lignes françaises par la poussée allemande en 1914, menaçait le sud de Verdun. Il fut liquidé par l’armée américaine au prix de milliers de morts en septembre 1918. L’autre est vieux de cinq siècles, quand Ligier Richier, un des plus grands sculpteurs de la Renaissance, travaillait à Saint-Mihiel où il était né en 1500. Son chef d’œuvre, La mise au tombeau, se trouve dans l’église Saint-Etienne, dans le quartier ancien.

Un troisième motif distingue Saint-Mihiel. Les spécialistes de l’histoire littéraire, Simone Bertière en particulier, estiment que c’est dans cette ville et à Commercy que le cardinal de Retz a rédigé ses Mémoires, un des textes les plus singuliers de la littérature française.

Le cardinal de Retz était non seulement archevêque de Paris, mais abbé de Commercy, lointaine charge qui lui fournissait quelques bénéfices. Après la Fronde, dont il fut un des principaux chefs et l’âme ardente, après son exil de proscrit errant à travers l’Europe, Louis XIV accepta le retour en France de Retz contre son renoncement à l’archevêché et à toute intrigue. Le 14 février 1662, le cardinal, fatigué et revenu de tout, s’installait à Commercy.

       

        Le manuscrit des Mémoires est un des plus intrigants mystères de la littérature. On ne sait avec certitude ni où, ni quand il fut composé, mais on tient le texte de première main, très volumineux, qui révèle l’écriture autographe de Retz, une écriture rapide, qui court d’un bord à l’autre du papier, d’un jet, avec peu de repentirs, comme un rapport après la bataille. Ce rapport est dans une langue admirable, directe et puissante, où l’ornement, très riche, est produit par l’exposé de la pensée, le rythme de la narration. Jamais Retz ne choisit ses mots, ils viennent sous la plume et on les croirait n’avoir jamais servi, pleins de jus, de saveur, d’une densité qui déborde l’usage et réinvente les choses, démaillote les souvenirs du convenu et du commun. Il y a là une très grande facilité et une très grande jouissance.

Écrire n’est pas facile, je parle d’écrire vraiment, et non reproduire ou imiter, faire circuler la fausse monnaie des formules, des recettes éprouvées, des mots du jour, d’hier et d’avant-hier, du monde qui s’use, nous ennuie et nous tue. Retz écrivit les trois mille pages de son récit en dix mois.

 

        C’est une performance, pourtant on devine qu’elle n’a pas coûté grand chose au vieux cardinal. En écrivant, il revivait. Il était de nouveau cet homme entreprenant, amoureux, ambitieux, courageux, mal marié avec l’église, qui fit trembler un moment le pouvoir royal et suggéra à la France une de ses grandes révolutions. La France était plus sage qu’il le croyait ; elle rejeta ses flamboyants désordres et le renvoya à la seule révolution qui la servit bien, une révolution littéraire.

 

            Paul Léautaud, qui mettait le plaisir d’écrire au-dessus de tous les autres, tenait les Mémoires pour une œuvre capitale de la littérature française. Bien sûr, ce que nous tenons pour la réalité ne serait pas grand chose sans la littérature. Est-ce que la campagne nous dirait quelque chose sans Virgile et ceux qui l’ont suivi ? Est-ce que les feuilles des marronniers qui s’amoncellent à l’automne auraient pour nous le même goût d’intensité et de mélancolie sans le début des Mémoires d’outre–tombe ou Le grand Meaulnes ? Cela est vieux comme le monde et le chant de l’homme. Ce qui en revanche est neuf et advient avec Retz, c’est que la réalité entre dans la littérature.

Car Retz est vrai, pour l’essentiel. Il est vrai non par sincérité, comme Rousseau qui voulait faire voir son âme, mais parce que le mensonge tue le plaisir de l’écriture, et donc sa raison. Celui qui ment ne revit pas ce qu’il écrit. Retz dit la réalité parce qu’il étreint son passé et n’en laisse rien perdre. Qu’avait-il à gagner, alors que, vieux, fini, il préparait son salut, à évoquer dans une cellule de l’abbaye de Saint-Mihiel ses amoureuses d’autrefois ? Oui, qu’avait-il à gagner ? Songez-y vous-même !

 

                              Voilà pourquoi Léautaud, qui la dispensait peu, avait tant d’admiration pour l’auteur des Mémoires. Rarement la cloison aura été aussi mince entre les mots et le monde, entre le présent et le passé, entre la politique et l’histoire. Il y faut un grand art, l’art d’écrire héroïquement, comme on aura vécu.              

 

                                Je connais bien Saint-Mihiel. C’est une petite ville remplie d’un charme mystérieux. La promenade des capucins, à demi abandonnée, domine les vieux toits de tuiles romaines que le soleil a pâlis et la pluie délavés, les tours et l’élégante abside chantournée de l’église Saint-Michel, la Meuse et les silos à grains, et la magnifique abbaye bénédictine dont la bibliothèque contient celle du cardinal de Retz. De tout cela il n’y a rien dans les Mémoires, pas un arbre, pas une ruelle, pas une parcelle de ciel, rien, sauf la vie dévorante.

 

 

Michel BERNARD

 

                

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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