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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

VACLAV HAVEL,

 

DE LA DISSIDENCE A LA PRESIDENCE

 

 

par François BROCHE

 

 

Le 21 février 1989, Vaclav Havel, dramaturge et dissident, était condamné à neuf mois de prison pour « troubles à l’ordre public » ; le 28 décembre suivant, il était élu président de la République tchécoslovaque, à l’unanimité des membres de la Chambre du peuple de Prague.

Entre ces deux dates, la « Révolution de velours » avait changé le cours de l’Histoire dans l’ancienne patrie du grand Tomas Masaryk, premier  président de la République tchécoslovaque.

 

 

Le destin de Vaclav Havel est celui d’un exclu de la société communiste. Fils d’un entrepreneur de construction propriétaire de deux restaurants, le jeune Vaclav appartient à la grande bourgeoisie pragoise, qui sera persécutée à partir du coup d’État communiste de 1948. Alors âgé de 10 ans, il lui est interdit d’étudier dans les écoles et les universités ; il est obligé de préparer son baccalauréat en suivant des cours du soir et en travaillant comme apprenti durant la journée. À 15 ans, il fonde un petit cercle clandestin : les « Trente-sixards », ouvert à quelques amis, comme lui nés en 1936 et victimes de la dictature. Ils lisent les ouvrages interdits, à commencer par ceux d’un autre proche de Masaryk, le philosophe  Jan Patocka.

En 1956, alors que la révolte hongroise est écrasée par l’Armée rouge, le jeune Havel critique publiquement la très stalinienne Union des écrivains. Il a commencé à écrire des poèmes et se passionne pour le théâtre. En ce dernier domaine, ses deux maîtres se nomment Ionesco et Beckett : « Un théâtre de l’absurde, où la caricature, le rire et l’ironie sont une arme contre le mensonge officiel, explique Jacques Broyelle : c’est un miroir qu’il tend au pouvoir qui n’aura de cesse de le briser. » (Valeurs actuelles, 18 décembre 1989) Il a décidé de vouer sa vie au théâtre : il sera éclairagiste, machiniste,  puis intendant du Théâtre de la Balustrade, la grande scène d’avant-garde de Prague. En 1963, on y monte sa première pièce, La Fête en plein air. Havel est lancé. Deux ans plus tard, il fait jouer Le Rapport dont vous êtes l’objet, satire de la bureaucratie qui l’impose au tout premier rang des intellectuels dissidents.

Au début de 1968, juste avant le « printemps de Prague », le régime connaît un tournant : le parti communiste est confié à un communiste réformiste, Alexander Dubcek, champion du « socialisme à visage humain ». Une certaine liberté d’expression s’instaure — pour peu de temps. L’Armée rouge ne tarde pas à « normaliser » une situation jugée, à juste titre, inquiétante par le Kremlin.

 

Les années qui suivent sont, à nouveau, très dures pour les opposants, mais le retour en arrière est vite remis en cause. En 1975, dans une Lettre ouverte à Gustav Husak (alors secrétaire général du PC), Havel dénonce le « totalitarisme décadent » ; en même temps, il participe à la rédaction du manifeste d’un groupe de 240 intellectuels, qui sera rendu public le 1er janvier 1977 et bientôt connu dans le monde entier sous le nom de « Charte 77 ». Ce texte demande le respect des droits de l’homme en Tchécoslovaquie et l’ouverture d’un dialogue « constructif » avec les autorités. La réaction de ces dernières est immédiate : les trois chefs de file du mouvement, l’ancien ministre Jiri Hajek, l’écrivain Pavel Kohout et Vaclav Havel, accusés de « crimes sérieux » contre l’État, sont arrêtés. Quelque temps plus tard, le porte-parole officiel de la Charte, Jan Patocka, est à son tour arrêté ; il mourra en mars suivant des suites d’une hémorragie cérébrale et d’interrogatoires policiers répétés.

Après quatre mois de prison préventive, Havel est condamné à 14 mois de réclusion avec sursis. Nullement intimidé, il continue à se battre pour la Charte, ce qui lui vaut d’être à nouveau arrêté en 1979, convaincu de « subversion ». Cette fois, les autorités lui proposent de quitter le pays pour un « voyage d’études » aux États-Unis. Il refuse : « La solution, explique-t-il, ne consiste pas à s’en aller en laissant les choses telles qu’elles sont. On ne peut chasser de Tchécoslovaquie 15 millions de personnes. » Il reste donc, mais il écope de quatre ans et demi de prison.  Le plus dur est peut-être l’interdiction d’écrire  — à l’exception d’une lettre par semaine à sa femme. Le recueil des Lettres à Olga, publié clandestinement en 1984, sera un grand succès d’édition à l’Ouest .

Libéré en mars 1983, Havel est affaibli par des pneumonies à répétition, entretenues par l’abus de la cigarette, qu’il paiera lourdement par des interventions chirurgicales de plus en plus lourdes.  Néanmoins, ni la captivité ni le cancer n’entament sa détermination.  « Il est des choses pour lesquelles il vaut la peine de mourir », lui avait dit Patocka avant de disparaître. Havel ne cesse de l’affirmer aux pacifistes de l’Ouest, qui suivent son combat avec sympathie sans renier le triste alibi de toutes les lâchetés devant le totalitarisme communiste : « Plutôt rouge que mort ! » Dans La Politique et la conscience, Havel écrit : « Ce slogan m’effraie comme expression du renoncement de l’homme occidental au sens de la vie, expression de son adhésion au pouvoir impersonnel. En réalité, ce slogan proclame : rien ne vaut qu’on lui sacrifie la vie. Mais sans l’horizon du sacrifice suprême, tout sacrifice perd son sens. Autrement dit : rien ne vaut rien. Rien n’a de sens. »

L’ère Gorbatchev (1985-1991) et les réformes imposées par le nouveau maître du Kremlin (perestroïka et glasnost) apportent un relatif espoir aux dissidents des États satellites : « Gorbatchev nous donne un peu d’espace, concède Havel. La glasnost redonne aux gens ordinaires le courage de s’exprimer ouvertement. Ils recommencent à s’intéresser à ce qui se passe et à espérer. »  Mais cet optimisme modéré ne l’incite pas  à relâcher sa garde. Le combat contre l’inhumanité du communisme ne tolère en effet ni compromis ni concession : « La Charte ne cesse, si l’on peut dire, remarque le philosophe Paul Thibaud, de capitaliser le lent recul de celui-ci ; elle donne le sens positif d’un retour de la vie aux petites tolérances (dans les ordres littéraire, religieux, économique) que le régime doit consentir, elle est une barrière contre le cynisme, elle empêche que les allègements ne portent la population à trouver acceptable l’absence de libertés garanties. » (L’Express, 29 décembre 1989)

En janvier 1989, Havel est à nouveau arrêté. Cette fois, ce n’est pas seulement un homme que les communistes jettent en prison, mais un symbole. « Il s’est sacrifié pour nous », grondent les Tchèques, qui reconnaissent son rôle contre le mensonge, l’injustice, l’oppression. Dans le pays comme à l’Ouest, les protestations sont si vives qu’il sera libéré quatre mois plus tard. Dès lors, à l’image du syndicaliste Lech Walesa en Pologne, l’intellectuel Vaclav Havel fait figure de chef de file de l’opposition en Tchécoslovaquie.  En six mois, éclipsant Alexander Dubcek, Havel donne au mouvement pour les libertés – baptisé « la Révolution de velours » -  une ampleur nationale. En novembre, la plus grande manifestation populaire  qu’a connu Prague depuis 1948 entraîne la chute du régime.  Havel accède au pouvoir suprême à la fin du mois suivant.

Quelques jours plus tôt, son ami Milan Kundera  rendait hommage à un homme qui avait fait de sa vie une œuvre d’art : « La vie de Havel est en effet tout entière construite sur un seul grand thème, écrivait-il ; elle n’a pas le caractère d’une errance, ne connaît pas de changement d’orientation (…) ; cette vie n’est qu’une gradation continue et donne l’impression d’une parfaite unité de composition. De plus, Havel lui-même, me semble-t-il, modèle sa vie avec un plaisir d’artiste, comme un sculpteur sa pierre, en lui donnant progressivement un sens et une forme de plus en plus nets. » (Le Nouvel Observateur, 14 décembre 1989)

Cette vie se confond, dès lors, avec l’histoire de la Tchécoslovaquie, puis, à partir de janvier 1993, de la nouvelle République tchèque. La présidence de Vaclav Havel, restaurateur des libertés à Prague, peut être résumée d’un mot : « miracle ».  Havel a bâti une nouvelle démocratie, rétabli une économie naufragée par vingt années de communisme et préparé l’entrée de son pays dans l’Otan et dans l’Union européenne.  Son bilan est celui d’un succès complet, toutefois assombri par la partition de 1992 qu’il n’a pu éviter et dont il ne peut, de toute évidence, pas être tenu pour responsable.

« La politique, a-t-il déclaré un jour, est une sorte d’animal qui, une fois qu’elle attrape quelqu’un, ne le laisse plus partir ». À quelques mois de son départ, il ne reniera pas ce propos : « Je ressens un besoin permanent de porter une partie de la responsabilité des causes publiques, confiait-il en juillet 2002. C’est la raison pour laquelle je me suis engagé comme dissident puis je me suis lancé dans la politique. J’ai bien peur de ne pas réussir à me dégager de l’étreinte de cet animal même quand j’aurai terminé mon mandat de président. » (interview au Le Figaro, 3 juillet 2002) À 66 ans, décidé à redevenir un « homme libre », Vaclav Havel s’est installé au Portugal pour y réfléchir à son expérience – mais il n’a pas pris aucun engagement avec un éditeur : « Quand l’envie m’en prendra et quand j’en trouverai le temps, a-t-il prévenu, j’écrirai probablement quelque chose sur le sujet ».

 

François BROCHE

 

***

Encadré

« Il ne s’agit plus d’attendre Godot »

 

Reçu comme membre associé étranger à l’Académie des Sciences morales et politiques le 27 octobre 1992, Vaclav Havel prononça un discours de réception en forme de brillante méditation sur l’attente. En voici quelques extraits significatifs :

 

« Le monde, l’Être et l’Histoire sont régis par un temps qui leur est propre, dans lequel, il est vrai, intervenir de façon créative mais que nul ne maîtrise complètement. Le monde et l’Être n’obéissent pas aveuglément aux injonctions d’un technocrate ou d’un technicien de la politique, ils ne sont pas là pour réaliser leurs prévisions. (…) Si le monde, l’Être et l’Histoire ont leurs surprises et leurs secrets qui prennent au dépourvu la raison moderne – qui est dans le fond rationaliste – ils suivent également une trajectoire tortueuse et souterraine qui leur est propre. (…)

« En resongeant à mon impatience politique, je dois nécessairement constater que l’homme politique d’aujourd’hui et de demain (…) doit apprendre à attendre, dans le meilleur et dans le plus profond sens du mot. Il ne s’agit plus d’attendre Godot. Cette attente doit traduire un certain respect pour le mouvement intrinsèque et le déroulement de l’Être, pour la nature des choses, leur existence et leur dynamique autonomes qui résistent à toute manipulation violente ; cette attente doit s’appuyer sur la volonté de donner à tout phénomène la liberté de révéler son propre fondement, sa vraie substance. (…)

« Je crois qu’il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre où elles sont semées et accorder aux plantes le temps qui leur est propre. On ne peut duper une plante pas plus qu’on ne peut duper l’Histoire. Mais on peut l’arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour. (…)

« Il n’y a aucune raison d’être impatients si le semis et l’arrosage sont bien faits. Il suffit de comprendre que notre attente n’est pas dénuée de sens. Une attente qui a un sens parce que générée par l’espoir et non par le désespoir, par la foi et non par la désespérance, par l’humilité devant le temps de ce monde et non par la crainte et sa sérénité n’est pas accompagnée de l’ennui mais de la tension. Une telle attente est plus qu’une simple attente.

« C’est la vie, la vie en tant que participation joyeuse au miracle de l’Être. »

 

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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