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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

POLITIQUE DE LA COMEDIE HUMAINE

 

 

par Roger PIERROT

 

La politique sous-tend l’ensemble de La Comédie humaine. Elle donne lieu à de longues descriptions et à de minutieux portraits,  et elle permet les interprétations les plus contrastées. Balzac fut-il un contre-révolutionnaire, attaché à la religion et à la monarchie, ou un partisan de la lutte des classes ? Il fut surtout un observateur impitoyable de son époque, dominée par la passion du pouvoir et de l’argent.

  

 

Si vous ouvrez une édition contenant l’ensemble des romans et nouvelles composant la Comédie humaine, vous constatez que le grand corpus des Études de mœurs au XIXième siècle est divisé en six séries de « Scènes ». L’une – assez mince – est intitulée Scènes de la vie politique, comporte quatre titres dont l’action se place sous la Révolution, l’Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet. Une Ténébreuse affaire met en scène une affaire policière avec des réflexions sur le système politique de l’Empereur que Balzac, après une jeunesse libérale et frondeuse, continuera à admirer, en dépit de sa « conversion » au légitimisme. Le Député d’Arcis, premier épisode d’un ensemble resté inachevé a pour thème une élection en province, placée en 1839, dans le système censitaire de l’époque. Certains lecteurs du XXIème siècle ne manqueront pas de faire des rapprochements avec l’atmosphère des collèges de grands électeurs de certaines élections sénatoriales contemporaines.

 

RÉVOLUTIONNAIRE OU CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE ?

Mais nous n’avons dans les Scènes de la vie politique qu’un aspect très fragmentaire du thème général de la vie politique économique et sociale qui est la pièce maîtresse de l’action développée dans l’œuvre romanesque de Balzac. La généralisation de son système du « retour des personnages » lui permet de décrire des carrières politiques depuis la jeunesse, jusqu’au sommet du. pouvoir. Il insiste sur la conquête de Paris par de jeunes ambitieux de province, prenant lui-même pour modèle Eugène de Rastignac, originaire de la Charente, décrit à ses débuts, en 1819, à la pension Vauquer du Père Goriot. Il s’amuse à en tracer la biographie, en 1839, dans la préface d’Une Fille d’Ève. Dans les derniers romans, nous verrons Rastignac achever sa carrière en 1845, pair de France, ministre de la Justice, avec 300000 livres de rentes.

On a souvent souligné qu’un des personnages les plus sympathiques de son monde romanesque était le républicain Michel Chrestien, disciple de Saint-Simon, qui « rêvait la fédération suisse appliquée à toute l’Europe » et mourut dans l’émeute du 6 juin 1832 : « Ce grand homme d’État qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître Saint-Merry comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua l’une des plus nobles créatures qui foulaient le sol français. »

Balzac décrit avec chaleur le cénacle républicain, qui se réunissait en 1819, rue des Quatre-Vents, en exaltant « la beauté morale » de ses membres . Même si nous voyons simplement ici un vertueux républicain à la mode antique, cela contraste fortement avec de sévères descriptions de la noblesse provinciale. Dans le Bal de Sceaux, un des romans les plus importants pour comprendre la politique balzacienne, nous avons une approbation sans réserve de la sagesse politique de Louis XVIII, ni libéral, ni ultra, sachant, si nécessaire, mettre un frein aux ambitions exagérées de ses protégés.

Dans l’immense littérature critique concernant la biographie de Balzac et ses idées politiques et sociales des points de vues fortement contrastés ont été émis. Certains ont vu en lui un idéologue de la Contre-Révolution, d’autres un écrivain révolutionnaires. Les uns prenaient à la lettre un écrit de défense circonstanciel, l’Avant-propos de la Comédie humaine, broché en hâte en juillet 1842, à une époque où il était attaqué par la presse ultra et censuré par la Congrégation de l’index : « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament et vers lesquels tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. »

Pour d’autres inspirés par le discours prophétique de Victor Hugo, prononcé sur sa tombe, au Père-Lachaise, le 21 août 1850 : « À son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non, l’auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la Société moderne ». Parmi les précurseurs de cette école critique, il faut citer Friedrich Engels, admirateur de sa « dialectique révolutionnaire », voyant en Balzac un théoricien de la lutte des classes, qui a admirablement décrit et condamné le pouvoir avilissant de l’argent…

 

UN THÉORICIEN DU POUVOIR FORT

La vie politique que l’on analyse, en lisant les romans balzaciens est plus nuancée : Balzac n’est pas un démocrate, mais un théoricien du Pouvoir fort, beaucoup plus héritier de l’idéologie napoléonienne qu’admirateur des nostalgiques de la « branche aînée ». En 1832, après quelques essais insérés dans la revue légitimiste le Rénovateur, son article intitulé Du Gouvernement moderne avait été refusé par un directeur très conservateur ne voulant pas comprendre « les choses voulues par la nature des idées du siècle ».

Deux thèmes politiques essentiels s’imposent dans la lecture des romans balzaciens : la conquête de Paris par les provinciaux et le règne de l’argent. La description de la France du XIXème siècle, bâtie sur ces deux idées force, frappe toujours les historiens et reste souvent encore actuelle pour les politologues du début du XXIème siècle.

On notera que Balzac étudiant la politique de son temps se montre fort sévère pour les grandes écoles, en particulier dans le Curé de village (1841) où le polytechnicien déçu Grégoire Gérard – transfiguration romanesque de son beau-frère, l’ingénieur Eugène Surville - critique grandes écoles, administration et système des concours, en prenant pour exemple la politique de création des réseaux de chemins de fer : « La Belgique, les États-Unis, l’Allemagne, l’Angleterre, qui n’ont pas d’Écoles polytechniques, auront chez elles des réseaux de chemins de fer, quand nos ingénieurs en seront encore à tracer les nôtres, quand de hideux intérêts cachés derrière des projets en arrêteront l’exécution. On ne pose pas une pierre en France sans que dix paperassiers parisiens n’aient fait de sots et inutiles rapports. Ainsi, quant à l’État, il ne tire aucun profit de ses écoles spéciales ; quant à l’individu, sa fortune est médiocre, sa vie est une cruelle déception. »

Balzac, sans proposer des remèdes bien définis, a conscience d’un profond déséquilibre économique et social. Il souhaite une amélioration du sort des classes pauvres. On sait maintenant, en grande partie grâce à son œuvre journalistique et à sa Correspondance qu’il a eu des contacts avec les saint-simoniens, mais aussi avec les disciples de Fourier. En 1840 dans un article inséré dans sa Revue parisienne, il voit en Fourier « un homme de génie » pour sa « formule célèbre » de l’association du Travail, du Capital et du Talent. Il vante également la théorie des passions de Fourier si proche de sa métaphysique personnelle.

On pourra noter, en terminant, que tout en constatant et approuvant la montée vers Paris des élites et la concentration de la « méritocratie » dans la capitale, Balzac a vu, en particulier dans le Médecin de campagne et le Curé de village, les problèmes posés par la décentralisation et la désertification des campagnes pauvres, sans que les solutions proposées soient encore convaincantes de nos jours. En dépit du temps passé – plus d’un siècle et demi – le monde français décrit dans la Comédie humaine reste bien vivant et souvent très actuel.

 

Roger PIERROT.

Docteur ès-lettres

Directeur honoraire du Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.

 

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

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