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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO 329 "AVOCATS, LES NOUVEAUX DEFIS", FEVRIER 2003

 

sous la direction de Karim Emile BITAR

 

 

 LES AVOCATS DANS LES OEUVRES DE

 

FICTION : IMAGES D'EPINAL ET

 

 REPRESENTATIONS TRONQUEES

 

 

par Karim Emile BITAR et Philippe LAFFON

 

 

Jusqu’à la création récente de séries télévisées populaires, les avocats ont rarement eu la part belle dans les œuvres de fiction. Dans la littérature aussi bien française qu'américaine, dans les cinématographies d'Europe, d'Amérique ou d'Asie, les caricatures ont été poussées à l'extrême et une partie très mineure du travail de l'avocat a été explorée : c'est à croire que ce métier résiste à toute représentation objective. Alors que la saga des Rougon-Macquart décrit avec minutie et bienveillance un grand nombre de médecins qui oeuvrent inlassablement à "l'amélioration" de la société, à commencer par le bon docteur Pascal, double parfait d'Emile Zola, les portraits d'avocats sont bien moins fouillés. L'auteur de Germinal avait pourtant la plus grande admiration pour son avocat, Me Fernand Labori, qui était aussi son "grand et vaillant ami, indispensable soldat de la vérité et de la justice".  

Le père Hugo déjà, glissait dans Choses vues une pique restée célèbre et souvent ressassée, bien qu'elle fleure bon un certain poujadisme avant la lettre : il fait proclamer à un campagnard convoqué au tribunal :"Monsieur le président, n'ayant à dire que la vérité, je n'ai pas pris d'avocat !". Charles Dickens, lui aussi, dénonçait "la scélératesse légale" et dépeignait les avocats en cyniques et en hypocrites.

 Au delà des oeuvres de fiction, on remarque que si les romanciers ont la plume acerbe, les sociologues, chroniqueurs et essayistes ne sont pas en reste et s'en prennent souvent avec véhémence aux avocats. Même un éminent sociologue du droit comme Henri Levy-Bruhl ne les épargnera pas. Le fils de l'ethnologue Lucien Levy-Bruhl, auteur du grand classique La mentalité primitive, se laisse aller à une lapalissade et reproche aux avocats une "inéluctable partialité professionnelle". Blaise Pascal n'était pas très loin de cet état d'esprit, lui qui écrivait dans ses Pensées :   "Combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide !" Ce n'est pas faux, nous direz-vous, et c'est de bonne guerre ! Certes, mais la naissance du cinéma ne va pas arranger les choses, loin de là. 

 Le toujours facétieux Jules Renard, notait dans son Journal : "Ce serait beau, l'honnêteté d'un avocat qui demanderait la condamnation de son client !" C'est un peu ce que fait Me Paul Senanque (Gérard Depardieu) dans Rive Droite, Rive Gauche, de Philippe Labro. Apprenant que sa parfaite épouse (Carole Bouquet) le trompe allègrement avec leur baby-sitter américain, ceci sous les yeux de leur fils de dix ans, cet avocat jusque là cynique et sans états d'âme se retourne contre son client, un industriel véreux, et se demande dans une intervention télévisée en direct : "Suis-je un salaud parce que je défends un salaud ?". Cette crise de conscience existentielle lui fera gagner les bonnes grâces et le cœur d'une chargée de relations publiques (Nathalie Baye), entretenant une intégrité et une droiture que d'aucuns qualifieraient aujourd'hui de désuètes. Mais Gérard Depardieu est l'exception qui confirme la règle : innombrables sont les films, en particulier américains, qui nous présentent des avocats sans états d'âme ni scrupules, carriéristes et arrogants.

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A en croire la représentation qu’a donnée le cinéma des avocats, cette profession semble se composer uniquement d’avocats américains spécialisés dans les affaires criminelles. Figures plutôt rares des cinématographies française, italienne ou japonaise, les avocats ont trouvé leur terre d’élection avec les Etats-Unis, leur spécialité de prédilection avec le droit pénal.

 

A l’origine simple déclinaison du film criminel, le court room drama, le film de prétoire, s’est développé comme un genre en soi, avec ses propres références et ses propres clichés, engendrant lui-même une multitude de déclinaisons comme par exemple les court room drama militaires (The Caine Mutiny de Edward Dmytryk, Paths of glory de Stanley Kubrick, A few good men de Rob Reiner pour ne citer que les plus célèbres).

 

De manière comparable aux sentiments que les Français nourrissent envers leurs énarques, les Américains ne détestent rien tant que les avocats mais n’espèrent pas d’autre destin pour leur progéniture. En dépit des efforts de John Grisham (un avocat…) dont les adaptations des romans au cinéma ne se comptent plus (La Firme, Le client, L’affaire Pelican, L’idéaliste…), l’avocat au cinéma est rarement un personnage sympathique. La seule vraie déclaration d’amour à la profession se trouve dans Philadelphia de Jonathan Demme lorsque Tom Hanks explique à son patron Jason Robards, qui vient de le licencier en raison de son homosexualité et de sa séropositivité, qu’il a cru en cette profession et dans le système judiciaire, dans la capacité du droit à réguler, ordonner et construire un monde plus juste.

 

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La place particulière qu’occupent les avocats dans la littérature et le cinéma américain s’explique certes par le rôle qu’ils jouent dans le fonctionnement quotidien de la société mais aussi par l’interrogation récurrente, depuis les écrivains Nathaniel Hawthorne (The Scarlet Letter) et Lillian Hellman (Scoundrel Time) jusqu'aux cinéastes  John Ford (My darling Clementine) et Francis Ford Coppola (la trilogie du Godfather), sur la capacité de la loi et du droit à domestiquer la violence privée, à construire un ordre juste et légitime. Autant de préoccupations qui conduisent à mettre en scène le droit et ses acteurs. Des raisons moins culturelles expliquent en outre l’appétence du cinéma américain pour la traduction concrète de la justice rendue : le procès, qui offre aux scénaristes et acteurs un champ d’opportunités merveilleux.

 

Les oppositions binaires entre personnages, l’enjeu du destin d’un homme (ou d’une femme) créent un suspense dramatique, autorisent les retournements de situation les plus improbables. Cette tension liée à la manifestation de la vérité n’est nulle part mieux mise en scène que dans les deux classiques fondateurs du genre : Witness for the prosecution (Témoin à charge) de Billy Wilder et Anatomy of a murder (Autopsie d’un meurtre) d’Otto Preminger. Dans les deux cas, l’avocat (respectivement Charles Laughton et James Stewart) doit arracher la vérité aux épouses (Marlene Dietrich et Lee Remick) d’accusés ambigus (Tyrone Power et Ben Gazzara), au prix de coups de théâtre soigneusement amenés : la véritable identité de l’épouse dans Witness for the prosecution et, trente ans avant Basic instinct, l’absence de sous-vêtements de Lee Remick dans Anatomy of a murder.

 

Le film de prétoire est en outre prétexte à numéros d’acteurs et performances. Pourtant, les statistiques sont formelles : un acteur cherchant à obtenir un oscar doit plutôt jouer un alcoolique ou un handicapé, une actrice devant incarner une religieuse ou une prostituée. Et pourtant! Dans Adam’s Rib (Madame porte la culotte) de George Cukor, le couple à la ville de l’avocate (Katherine Hepburn) et du procureur (Spencer Tracy) se déchire au cours d’un procès où chaque parole trouve une résonance dans leur vie de couple (tentative de meurtre sur son mari infidèle  de l’épouse délaissée) ; sur un mode plus dramatique, le duel entre le procureur George C. Scott et l’avocat James Stewart atteint des sommets de tension dans Anatomy of a murder.

 

Le procès est enfin le lieu de l’éducation démocratique et morale. Dans To kill a mocking bird (Du silence et des ombres) de Robert Mulligan, l’avocat Gregory Peck qui défend un homme noir accusé du viol d’une blanche en Alabama explique le racisme à ses deux enfants comme Denzel Washington s’ouvre à la situation des malades du sida et combat son homophobie dans Philadelphia. Les débats moraux occupent une large place dans les films de prétoire avec la situation récurrente de l’avocat qui doute de l’innocence de son client, comme Jessica Lange qui défend son père accusé de crimes contre l’humanité dans Music Box de Costa Gavras ou Ron Silver qui défend le mystérieux Jeremy Irons dans Reversal of fortune (le Mystère von Bülow). Ron Silver incarne ici un rôle qui fut dans la "vraie vie" celui d'Alan Dershowitz (le plus célèbre des pénalistes américains) Ce professeur de droit à Harvard qui prend un malin plaisir à défendre des personnages aussi répugnants que Claus von Bulow, le mafieux Frankie Balistrieri, ou OJ Simpson, tout en multipliant les interventions médiatiques (dont une chronique mensuelle dans Penthouse) est devenu l'un des personnages les plus controversés d'Amérique… Alan Dershowitz, qui va jusqu'à soutenir que dans des cas extrêmes, la justice doit autoriser la torture,  est sans doute la preuve vivante que la réalité dépassera et sera toujours plus fascinante que la fiction. Il semble penser que comme le souligne Balzac dans Ursule Mirouet, la gloire d'un bon avocat réside en sa capacité à gagner de mauvais procès.

 

Presque aussi cynique que Ron Silver dans Le Mystère von Bülow est l'acteur libano-américain Tony Shalhoub, qui incarne l’avocat dans The man who wasn’t there (The Barber) de Joel Coen. Son unique préoccupation est de trouver la vérité que le jury sera prêt à accepter. Déjà, dans Le Procès de Kafka, l'avocat était une pièce maîtresse de ce système qui broie l'individu, le brise moralement et l'entraîne jusqu'aux rives de la démence.

 

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En dehors des procès et plaidoiries, la littérature et le cinéma offrent peu de représentations du travail quotidien et souvent fastidieux de l’avocat. La recherche des « précédents », la recherche puis l’audition enregistrée des témoins avant le procès, les apartés avec le juge sont autant de phases clef de la procédure pénale américaine que n’ignorent plus les spectateurs du monde entier, mais c’est davantage la télévision ou le documentaire qui sont à la source de cette connaissance. Seuls Erin Brockovitch ou Reversal of fortune ont construit leur argument sur cette phase en amont du procès, peu attrayante cinématographiquement.

 

Car tel est bien le problème de la représentation de la justice (et des avocats) : comment un art de l’espace et du mouvement comme le cinéma peut-il rendre compte d’un art fondé sur la force d’un verbe écrit et ésotérique (le droit) qui s’exprime dans un cadre statique : le cabinet, la salle d’audiences ? Dilemme qui trouve sa résolution dans le primat du droit criminel (le plus accessible en termes d’enjeux) et la performance des acteurs comme antidote à l’immobilisme (tout spectateur aura noté que les avocats américains au cinéma n’aiment rien tant que marcher et se pencher devant les jurés). Force est de constater que le cinéma n’a pas réussi à fusionner son art propre avec le sujet judiciaire, comme William Gaddis y est parvenu dans le champ littéraire avec son roman Le dernier acte.

 

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Le cinéma hollywoodien est un cinéma populiste, qui rechigne à représenter les élites. S’il aime les gagnants, il les préfère sortis du rang et, plutôt que les juges et les avocats, il préfère donc représenter l’angoisse des accusés, la recherche de la vérité par les policiers et les journalistes ou les tourments des témoins (Russell Crowe dans The Insider de Michael Mann) ou des jurés (Henry Fonda dans 12 angry men de Sidney Lumet). Ce n’est pas un hasard si, dans ses deux thrillers judiciaires, l’actrice américaine la plus populaire, Julia Roberts, agit comme un avocat mais sans en avoir le titre : secrétaire (Erin Brockovitch) ou étudiante (L’affaire Pélican), elle s’extirpe ainsi du monde de puissants que représentent les avocats. En effet, face à l’homme de la rue qui est le héros du cinéma américain, l’avocat représente un monde étranger : il est celui qui sait, celui qui maîtrise les règles, celui qui n’est pas directement impliqué. C’est l’intellectuel, l’homme du savoir ou du pouvoir. Dans The man who wasn’t there, les frères Coen prennent ainsi plaisir à opposer le débit lent et le laconisme de Billy Bob Thornton, coiffeur dans une petite ville du Nord de la Californie, au débit hyper rapide de l’autoproclamé « big shot number one »  et « avocat le plus cher de la région », Tony Shalhoub - qui porte d’ailleurs dans ce film le nom du gangster de Asphalt Jungle (Quand la ville dort), Riedenschneider. Cette opposition entre l’homme ordinaire et l’avocat urbain et arrogant est un cliché qui remonte au moins à M. Deeds goes to town de Frank Capra où pris à parti par un avocat, Gary Cooper, qui vient d’obtenir un héritage qu’il entend redistribuer aux pauvres, doit prouver devant une cour qu’il est sain d’esprit. Cette même opposition se retrouve entre avocats qui s’opposent au cours d’un procès. A l’avocat suave, arrogant et travaillant dans une firme toute puissante s’oppose trait pour trait son collègue gagne petit, indépendant et/ou défenseur des pauvres : respectivement James Mason/Paul Newman dans Verdict, Jason Robards/Denzel Washington dans Philadelphia et Peter Coyote/Albert Finney dans Erin Brockovitch. Naturellement, le petit trouvera sa rédemption dans la victoire finale.

 Variation de la rédemption, la chute. Une des situations archétypale du cinéma américain met en scène l’avocat qui, à force de fréquenter des criminels en devient un : les deux films les plus mémorables sont ici Asphalt jungle de John Huston où Louis Calhern s’improvise organisateur d’un casse pour financer la maison de sa maîtresse et Carlito’s way (L’impasse) de Brian de Palma où Sean Penn, avocat glissant vers le crime entraîne dans sa chute Al Pacino, truand qui voulait retrouver le droit chemin. 

 

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Curieusement, la télévision semble réussir là où la littérature et le cinéma ont échoué. Certes, le célèbre et inénarrable Matlock, que connaissent bien les amateurs de séries télé américaines, ainsi que Perry Mason sont caricaturaux, mais ils sont néanmoins sympathiques et attachants. De même pour Maître Da Silva, qu'incarne Roger Hanin à la télévision française.   Dans une autre série à succès,  Ally McBeal et ses collègues traitent bien souvent des sujets loufoques, mais toujours est-il qu'ils  permettent au téléspectateur de découvrir le côté humain des avocats, leurs doutes, leurs faiblesses, leur fragilité, et même leurs fantasmes les plus inavoués. A défaut d'offrir une représentation parfaitement réaliste de la profession, Ally McBeal réussit à nous faire rire. Et c'est déjà beaucoup.

 

Philippe Laffon (Cyrano de Bergerac 1999)

est inspecteur adjoint des affaires sociales

et 

Karim Emile Bitar (Cyrano de Bergerac 1999)

est chargé de mission développement et stratégie au Groupe Canal +

                                                                                             

                                                                                                        

                

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

  

Editorial : Avocats, les nouveaux défis - Karim Emile Bitar

 

L'avocat dans la Cité - Paul Lombard

 

L'avocat et l'Etat - Laurent Deruy

 

Les avocats face à la civilisation du droit - Nicolas Baverez

 

Les avocats et l'environnement - Corinne Lepage et Christian Huglo

 

Le défi international : les avocats d'affaires entre économie mondiale et droit national - Martina Maier et Jan Hendrik Dopheide

 

Les avocats à l'épreuve des nouvelles technologies : l'exemple de la signature électronique - Isabelle Renard

 

L'avocat "stratège d'entreprise" : mythes et réalités - Laurent Cohen-Tanugi

 

Les avocats dans les oeuvres de fiction : images d'Epinal et représentations tronquées - Philippe Laffon et Karim E. Bitar

                                                                                                                       

L'avocat face aux concentrations - Jean-Patrice de la Laurencie

 

L'avocat et la Commission Européenne - David Wood

 

La fusion des métiers d'avocat et de conseil juridique : un bilan dix ans après -François-Xavier Matteoli

 

Dans une semaine, je prêterai serment… - Anne-Laure Barel-Dambrine

 

L'avocat publiciste - Raphaëlle Cadet

 

L'avocat lobbyiste - Alexandre Carnelutti

 

Les avocats et le rôle du droit dans la société française - Olivier Debouzy

 

 

 

 

 

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