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ENA MENSUEL

 

La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration

NUMÉRO HORS-SERIE, "POLITIQUE ET LITTÉRATURE", DÉCEMBRE 2003

 

 

TONY JUDT, UN ARONIEN A NEW YORK

 

 

par Karim Emile BITAR

 

 

Il se passe rarement plus d’une semaine sans que nous ne ressentions l’énorme vide qu’a laissé Raymond Aron dans le paysage intellectuel français. A chaque fois que nous allumons un écran de télévision ou ouvrons un journal, à chaque fois que nous voyons tel ou tel histrion médiatique nous abreuver de sophismes et de raisonnements spécieux, étaler sa suffisance et s’efforcer de camoufler ses faiblesses intellectuelles derrière des  postures et des effets de manche, nous regrettons amèrement que Raymond Aron ne soit plus en vie pour porter un regard lucide, clair et sans complaisance sur les grands enjeux d’aujourd’hui, face à ce que Stanley Hoffmann appelle à juste titre « le triste état du monde contemporain ». Son absence se ressent d’autant plus qu’il avait toujours refusé les raisonnements binaires et les guerres de tranchées intellectuelles qui sévissent aujourd’hui. Raymond Aron n’était pas homme à se laisser manipuler par un Otto Abetz ou un Willy Munzenberg. Homme de droite, au sens le plus noble de l’expression, Raymond Aron a gagné le respect de ses adversaires politiques et idéologiques. Il a réussi ce défi, non seulement car ses analyses percutantes et toujours remarquablement bien étayées réussissaient à convaincre et à emporter l’adhésion, mais d’abord et surtout parce que Raymond Aron faisait partie de ces intellectuels, devenus malheureusement si rares, qui ont le courage, lorsque cela est nécessaire, de penser contre leur propre camp, quitte à heurter leurs amis politiques, quitte à subir les attaques incessantes et pleines de mauvaise foi de ceux qui ne comprennent pas que l’on puisse s’écarter de la « ligne » qu’auraient fixée pour nous les représentants de notre « camp ». Ses positions courageuses et lucides sur la guerre d’Algérie lui ont valu bien des critiques venimeuses qui apparaissent, avec le recul,  ô combien dérisoires.

 

A tous ceux qui recherchent aujourd’hui péniblement un fils spirituel, un héritier ou du moins un intellectuel dont le tempérament peut faire penser à Aron, nous ne pouvons que conseiller de regarder de l’autre côté de l’Atlantique, et de se pencher sur l’itinéraire de Tony Judt, le plus francophile des intellectuels américains. Titulaire de la chaire Erich Maria Remarque d’Etudes Européennes à New York University, spécialiste de l’histoire européenne et plus particulièrement des intellectuels français du XXème siècle, Tony Judt a ceci de commun avec Raymond Aron qu’il est un homme libre, qui a toujours pensé librement, qui a constamment et fièrement refusé de se laisser embrigader par tel ou tel courant politique. Tony Judt est l’un des plus farouches critiques des dérives du « politiquement correct » qui sévit en Amérique,  et voilà que certains, très vite, s’empressent de le classer à droite sur ce fameux « échiquier politique » qui les obsède. Mais voilà, Tony Judt est aussi l’un de ceux qui se sont opposés avec le plus de fougue à la politique extérieure de l’administration Bush, le voilà donc catalogué comme un dangereux gauchiste par ceux là même qui ne peuvent admettre qu’un intellectuel refuse les étiquettes et les embrigadements de toute sorte. Et si Tony Judt était tout simplement aronien ? Les lecteurs de la prestigieuse New York Review of Books ont tout autant de plaisir à lire aujourd’hui les articles incisifs de Judt que ceux du Figaro, il y a trente ou quarante ans, qui attendaient impatiemment le prochain article d’Aron.

Né dans une famille originaire d’Europe de l’Est, de parents proches du Bund et admirateurs de Léon Blum, Tony Judt, historien britannique, a obtenu son doctorat de Cambridge mais il a également fait une partie de ses études à Paris où il fut élève de l’Ecole Normale Supérieure. Ami de François Furet, qui a préfacé l’un de ses ouvrages, Tony Judt lutte sur tous les fronts : contre l’antiaméricanisme primaire mais aussi contre ce qu’il appelle « l’anti-antiaméricanisme » tout aussi primaire lorsqu’il qui cherche à discréditer toute critique légitime d’une politique extérieure devenue aussi arrogante que contre-productive.

Tony Judt est l’auteur de près d’une dizaine d’ouvrages dont plus de la moitié ont été traduits en Français. En cette période de disette post-aronienne, nous ne pouvons que conseiller à tous de se plonger dans les livres de Tony Judt, qui est aujourd’hui, et à juste titre, l’un des intellectuels les plus en vue à New York.

                                                                                                                   

                                                                                                                                 Karim Emile Bitar

 

 

Bibliographie sélective de Tony Judt:

 La responsabilité des intellectuels : Blum, Camus, Aron, Calmann Levy, 2001

Un passé imparfait, Les intellectuels français 1944-1956, Fayard, 1992

Le marxisme et la gauche française, Hachette, 1987

La reconstruction du Parti Socialiste 1921-1926, Presses de Sciences Po, 1976

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

Politique et littérature : L’héritage d’Edward Said - Karim Emile BITAR

 

Jules César, homme de lettres - Luciano CANFORA

 

 Le bonheur est dans le grec – Jean-Alphonse BERNARD

 

Politique et littérature au Moyen Age – Michel ZINK

 

Jefferson, le père de la déclaration d’indépendance des États Unis - André KASPI

 

Petit dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris – François BROCHE

 

La « Beat Generation » et son influence sur la société américaine - Elizabeth GUIGOU

  

Stefan Zweig ou le cosmopolitisme humaniste - Karim BITAR

 

Le paradis de Retz - Michel BERNARD

 

Les écrivains et la Révolution - Bernard VINOT

 

Napoléon ou le mythe littéraire par excellence - Jean TULARD

 

 Chateaubriand et la politique – Guy BERGER

 

Politique de La Comédie humaine - Roger PIERROT

 

La Commune, les communards, les écrivains, ou la haine et la gloire - Sylvain PIVOT

 

Zola, le républicain incommode - Henri MITTÉRAND

 

Les pamphlétaires et polémistes - François BROCHE

 

Gandhi politique et lecteur – Karim BITAR

 

Otto Abetz le manipulateur – Barbara LAMBAUER

 

Vaclav Havel, de la dissidence à la présidence – François BROCHE

 

Les passions littéraires du général de Gaulle - Alain LARCAN

 

Politique de François Mauriac - Violaine MASSENET

 

Une politique de la littérature - Nicolas TENZER

 

Aron notre maître – Christian SAVES

 

Tony Judt, un aronien à New York – Karim BITAR

 

 

 

 

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